KAMEL SIDI SAÏD, CONSULTANT EN STRATÉGIE DE COMMUNICATION, À L'EXPRESSION

"Les partis font dans la communication-repoussoir"

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Kamel Sidi Saïd est consultant en stratégie de communication. Auteur de plusieurs contributions sur la communication politique et audiovisuelle, il a conseillé de nombreux groupes économiques et institutions. Il est également membre du think tank Care et fondateur du journal électronique Infos premières. Avec son oeil d'expert, il décortique pour L'Expression, une communication électorale pas comme les autres. Appréciez plutôt...!

L'Expression: Des candidats ont défrayé la chronique par une communication «hors normes». Certains la voient comme un bon moyen pour faire le «buzz», alors que d'autres estiment que c'est d'un ridicule qui démontre le faible niveau des débats. Quel avis portez-vous en tant qu'expert?
Kamel Sidi Saïd: Je vais être direct, voire un peu cru. Le débat en général et la communication en particulier, de cette première semaine de campagne électorale, sont très faibles. Je dirais même complètement en décalage avec la réalité. Une élection politique, c'est très sérieux. Les techniques de communication sont un outil incontournable pour remporter une élection. Là, on a eu droit à certaines affiches qui font fuir les électeurs! Cela frise le ridicule. On constate directement qu'elles sont faites par des amateurs. Cela dénote qu'il n'y a aucune stratégie de communication. Or cette dernière est le premier acte pour toute campagne, à plus forte raison, lorsque celle-ci s'adresse à un large public.

Qui, selon vous, est responsable de cette situation qui porte atteinte à la crédibilité des partis?
La responsabilité incombe incontestablement aux états-majors des partis. C'est à eux de définir avec leurs candidats cette stratégie qui colle avec l'identité du parti. Or, on n'a même pas vu d'identité visuelle claire. D'une commune à l'autre, on trouve des affiches complément différentes, au point où l'on ne se rend même pas compte qu'il s'agit des mêmes formations politiques. Le fait qu'il n'y ai pas de coordination entre le sommet et la base de ces formations politiques, pousse certains candidats à s'affranchir et jouer en solo, allant jusqu'à s'offrir leurs propres slogans, affiches et identité visuelle.
Cela amène à conclure qu'aucune formation politique engagée dans ces élections ne dispose d'une direction de campagne centrale, digne de ce nom. En d'autres termes, dans cette course électorale, une fonction essentielle fait défaut. La conséquence de cet état de fait est l'anarchie constatée aux quatre coins du pays et même au niveau de la capitale.

Qu'est ce qui explique ce «décalage»?
On est en 2017, c'est l'ère des réseaux sociaux, des e-mailing, des vidéos virales...Les meetings traditionnels seuls, ne tiennent plus la route. Toutefois, l'on constate que nos partis politiques n'arrivent même pas à faire la différence entre communication et propagande. Les discours de pratiquement tous les partis s'articulent autour de la demande de plus de prérogatives aux élus.
C'est abstrait pour les électeurs, donc quelque peu rébarbatif. A croire que ces discours n'ont même pas été testés, histoire de voir leur impact potentiel. La presse lance un concept et tout le monde s'en saisit, sans une étude préalable. Cela m'amène à faire un constat d'échec d'un discours qui dit aux électeurs: «Nos élus ne peuvent rien faire, ils ont les mains liées.» Vous imaginez un peu la réaction des citoyens! Nous sommes dans le discours propagandiste creux qui renforce le spectre de l'abstention.
Il faut savoir que l'absence de toute stratégie de communication fait que les indécis ne se retrouvent pas dans les discours développés. Ils ont tendance à basculer vers l'abstention. C'est mécanique!
Comme dans toute propagande, ils ne font que s'adresser à leur noyau, en excluant les autres. Alors que ce sont ces indécis qui peuvent faire basculer les élections. Mais avec ce qui se pratique sur le terrain, il est difficile, pour ne pas dire impossible d'inverser la tendance! C'est là que l'on voit l'importance d'être accompagné par un pro de la communication.

Justement, pourquoi ces candidats qui dépensent des milliards en affiches, en «waâdas», petits cadeaux, sont réticents à payer des experts pour leur communication?
Il y a d'abord un problème de culture de communication qui n'est pas ancrée chez nos politiques. Ils ne comprennent pas encore l'importance des experts en la matière. Ils les considèrent comme des faire-valoir, qui sont là que pour «pomper» de l'argent. Pour eux, la «com» politique c'est tout simplement se mettre derrière un micro et balancer ce que l'on veut. Il y a une certaine arrogance ou plutôt une suffisance des politiques qui ne se préoccupent pas réellement de ce que pensent les Algériens.
On ne doute pas de leur patriotisme, de leur volonté de servir les citoyens, mais ils faut qu'il sachent que plus ils s'éloignent de la communication et de ses experts, plus il creusent le fossé avec leurs électeurs...