14 SYNDICATS OBSERVENT AUJOURD'HUI UNE JOURNÉE DE GRÈVE

Que veulent-ils?

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Une société qui connaît ses priorités, participe largement à sa propre sécurité. Pour l'Algérie, il s'agit de sortir de la crise financière et construire une économie diversifiée.

Quatorze syndicats autonomes de divers secteurs de la fonction publique organisent aujourd'hui un débrayage national pour protester, disent-ils, contre la dégradation du pouvoir d'achat des travailleurs. Regroupant les secteurs de l'éducation, de la santé et de l'administration, l'intersyndicale met également sur sa liste de griefs à l'endroit du gouvernement les atteintes aux libertés syndicales, la suppression de la retraite anticipée et le nouveau Code du Travail, dont le projet n'a pas encore atterri à l'APN. Avec cette plate-forme, aux contours imprécis, le groupe de syndicats espère mobiliser la majorité des travailleurs et provoquer une paralysie de pans entiers de l'administration et autres secteurs de la fonction publique.
Cette action, pour syndicale qu'elle puisse paraître dans sa forme, n'interpelle pas moins les observateurs quant aux motifs qui président à son organisation. En effet, les syndicalistes qui disent vouloir exercer leurs droits syndicaux sans entraves administratives, policières, judiciaires, sont très loin de la situation de «grands périls» qu'ils décrivent dans leurs littératures. Si le conflit est persistant, voire permanent avec certaines administrations, cela relève de la quotidienneté pour n'importe quel syndicaliste de par le monde. Quant aux pressions qui émaneraient de la police ou de la justice, elles témoignent elles-mêmes de l'absence quasi totale de tout harcèlement de la part d'une autorité quelle qu'elle soit.
Dans leurs branches respectives, lorsqu'il est question de revendications précises, ils arrivent à mobiliser leurs collègues et même obtenir gain de cause. Ils se sont imposés comme interlocuteurs incontournables de leurs tutelles sur nombre de dossiers. Cependant, leur union n'a jamais fait la force. Les quelques tentatives d'organiser une grève nationale par le passé, histoire de se positionner en alternative à l'Ugta, ont été de lamentables échecs. Il n'est pas dit, cependant, qu'ils ne réussiront pas cette fois.

La crise est partout
Ils bénéficient, faut-il le souligner, d'une atmosphère quelque peu chargée, avec deux grèves dans les secteurs de la santé et de l'Education nationale, d'un climat social lourd, conditionné par un discours annonçant sans cesse une catastrophe à venir et des perspectives de sortie de crises qui ne se dessinent pas encore. Le fruit est peut-être mûr pour l'intersyndicale, dont le succès aujourd'hui, pourrait être un signe puissant d'un changement significatif dans les rapports de force social et politique.
Que 14 syndicats parviennent à paralyser le pays, cela rendra-t-il service à la société? C'est la question centrale que pose ce mouvement de protestation. Il sera difficile de trouver une réponse à cette question si l'on déroule toutes les initiatives prise par l'Etat pour éviter aux Algériens une descente aux enfers après la chute des prix du pétrole en 2014. Ce qui est qualifié comme «dégradation du niveau de vie» des Algériens n'est rien d'autre, en réalité, qu'une hausse vertigineuse des prix des véhicules et de quelques produits de luxe. Dans l'écrasante majorité des produits de première nécessité, l'inflation n'était pas au rendez-vous. Le panier de la ménagère se remplit certainement plus difficilement qu'avant, mais cela ne date pas d'hier ou d'aujourd'hui et ne concerne pas l'Algérie spécifiquement.
Sans aller jusqu'à citer l'exemple extrême du Venezuela, les syndicalistes doivent savoir que l'inflation en Iran, en Egypte, en Turquie et en Afrique du Sud a largement dépassé les 10%. Dans les pays à économie comparable à celle de l'Algérie, les mesures prises par les gouvernements, que ce soit en Arabie saoudite, au Qatar et même en Russie, sont bien plus radicales que les 5 dinars de plus dans le prix du carburant pratiqués par le gouvernement algérien.
De plus, toujours au plan social, ces syndicats ne disent pas l'effort encore constant de l'Etat dans la réalisation du plus ambitieux programme de relogement de la planète. Cet exceptionnel travail, à portée éminemment sociale, est maintenu en période de crise financière. Cela pour dire que le gouvernement n'a pas attendu les syndicats autonomes pour répondre à la crise en déployant un véritable bouclier protecteur autour de la société. Il est évident que le système de protection qui coûte plus de 1600 milliards de dinars au Trésor public n'est pas parfait et d'ailleurs, en la matière, aucun système n'est parfait. Mais si l'on suit la logique de l'intersyndicale, l'Etat devrait élargir ledit bouclier au risque de déséquilibrer gravement les comptes du pays et tomber dans une situation qui mènera directement à l'endettement extérieur. Si les animateurs de ces syndicats veulent le retour du FMI qu'ils le disent donc clairement.
La demande presque «irresponsable» d'augmenter «ici et maintenant» le pouvoir d'achat des Algériens, sans contrepartie de production, maintiendra le pays dans le cercle vicieux de la rente et le plongera à terme dans un sous-développement permanent. Il semble que la vision des protestataires s'arrête au bout de leur nez, au moment où la situation du pays impose une vision à long terme.
L'Algérie n'a certainement pas besoin d'un bras de fer entre l'Etat et la société, dont elle peut très bien faire l'économie. Le pays n'est pas au mieux de sa forme, tout le monde le sait. Le mieux, ce n'est pas de s'affronter, mais de construire un véritable front national pour dépasser la crise. Celle-ci est simplement financière, même pas économique, puisque l'attractivité de l'Algérie se confirme de jour en jour. Mais si la logique de l'affrontement est adoptée par les acteurs sociaux, il y a risque d'anarchie et à la crise financière se grefferont d'autres problèmes, autrement plus difficiles à solutionner. Tous les spécialistes des conflits de cette nature préconisent une «trêve sociale» de quelques années.

Trêve sociale
Le gouvernement ne pourra redistribuer la richesse que lorsque celle-ci est effectivement produite et traduite par une hausse des rendements économiques et fiscaux. Cette «trêve» permettra aux uns et au autres de se concentrer sur ce qui consolide l'économie et les finances du pays. Lorsque les
chiffres repassent au vert, la revendication syndicale reprendra toute sa légitimité et sa vigueur. Elle sera même soutenue par la société, comme cela se passe ailleurs, dans les pays à hauts revenus.
Aujourd'hui, la scène nationale n'est pas prête à encaisser une perturbation à grande échelle. D'abord parce que l'Etat a déjà mis tous ses moyens dans les subventions et le programme de relogement et autres actions sociales, ensuite parce que le pays ne peut pas se payer le luxe d'une dépense inutile d'énergie dans des luttes qui déboucheront invariablement vers l'endettement, donc au retour du FMI.
Enfin, et ce n'est pas un argument de trop, si les syndicats se permettent cette liberté de ton, c'est parce que leur pays est très bien protégé. L'Algérie est effectivement le territoire le mieux sécurisé de toute la planète. Ce haut niveau d'efficacité sécuritaire ne relève pas du hasard.
C'est le résultat du déploiement de l'Armée nationale populaire sur les six frontières du pays. Cet effort a un coût. Les Algériens et les responsables syndicaux en premier, doivent savoir que la sécurité du pays ne relève pas seulement de la surveillance des frontières et d'un travail de renseignement. Elle est aussi dans la stabilité sociale. Une société qui connaît ses priorités, participe largement à sa propre sécurité.
Pour l'Algérie, elles sont au nombre de deux: sortir de la crise financière et construire une économie diversifiée qui mettent le pays à l'ombre des contre-chocs pétroliers. Ce ne sont pas les journées de protestation et encore moins les grèves illimitées qui peuvent garantir aux Algériens une vie meilleure. En tout cas, pas dans la conjoncture présente.