ELLES INVESTISSENT DANS LES MAGASINS DE GÂTEAUX TRADITIONNELS

Ces femmes au foyer qui forcent le destin

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A l'intérieur, le client a l'embarras du choix. Beignet, msemen, makrout, baklawa, tcharek, galette, m'hadjeb, rechta et baghrir, tous les produits du terroir sont disponibles. Une palette de gâteaux qui fait le bonheur des familles, en particulier les femmes actives.

On les trouve un peu partout dans les quartiers et les villes. Les magasins de gâteaux traditionnels poussent comme des champignons ces derniers temps. Ils sont devenus de véritables concurrents pour les boulangeries et les pâtisseries. Leur odeur attire de loin au point où on est vite tenté d'y faire un tour. Pas question de passer sans en acheter. A l'intérieur, le client à l'embarras du choix. Beignet, msemen, makrout, baklawa, tcharek, galette, m'hadjeb, rechta et baghrir, tous les produits du terroir sont disponibles. Une palette de gâteaux qui fait le bonheur des familles, en particulier les femmes actives. Ce genre de magasins leur facilite la tâche.
Les femmes qui travaillent ont trouvé l'astuce désormais. La formule «prêt à consommer» les arrange parfaitement. «Mes enfants adorent les beignets traditionnels, comme je n'ai pas le temps de les préparer à la maison, vu que ça prend beaucoup de temps je préfère les acheter», affirme Yasmine, cadre dans une entreprise et mère de trois enfants. Rencontrée dans un magasin spécialisé dans les gâteaux traditionnels, au quartier Panorama, cette jeune dame n'est pas la seule à opter pour cette formule afin d'éviter cette corvée le week-end. «Même le week-end, je ne trouve pas le temps de préparer ce genre de gâteaux d'autant plus que ça prend du temps et avec le ménage, le linge à laver et les devoirs des enfants, il n'est pas facile de s'en sortir», avoue Imane enseignante de primaire et mère de deux enfants en bas âge. Pour elle, avoir chez soi des gâteaux traditionnels frais à tout moment n'est pas évident. Cette amoureuse des gâteaux traditionnels atteste que les gâteaux algériens sont trop bons mais leur préparation est une corvée. Les femmes actives ne sont pas les seules clientes. Même les femmes au foyer optent pour la facilité. «Je préfère payer que de les préparer à la maison», indique une femme venue acheter des m'hajeb pour le ftour. Sur place, on croise même des hommes. «J'adore la galette et les m'hadjeb mais vu que ma femme travaille, elle ne peut pas les préparer souvent», nous dit-il, le sourire en coin. Cet homme, à peine la cinquantaine, ne se plaint plus. «Pratiquement chaque soir je passe prendre du pain traditionnel chaud, d'autant plus que les prix sont abordables» se réjouit-il. Même les dames âgées prennent d'assaut ces magasins. «Je n'ai plus la force de préparer moi- même le pain traditionnel ou les gâteaux», murmure une sexagénaire. Cette dame du quartier est une fidèle cliente de la propriétaire du magasin Hadda «Franchement, ça fait plaisir on n'a pas besoin de solliciter quiconque pour nous préparer ces mets», dit-elle.

Un investissement rentable à moindre coût
Le projet ne nécessite pas beaucoup de moyens. Il suffit d'avoir un local et quelques matériaux de base et le tour est joué. Pratiquement tout est fait à base de matière première. Ce créneau se fraye un véritable chemin. Nombreuses sont les femmes et même les jeunes filles qui optent pour cette activité. Il suffit de faire une petite formation et parfois même pas si on a l'expérience. «Ce n'est pas vraiment compliqué pour apprendre ce métier de base», affirme Hadda, propriétaire du magasin de gâteaux traditionnels. Avec des moyens dérisoires, des femmes et des jeunes filles, vêtues de tablier et foulard à la tête, travaillent dans une ambiance familiale. Pour celles qui n'ont pas eu la chance de poursuivre leurs études ou n'ont pas le niveau bac et aiment cuisiner, ce métier leur convient parfaitement.
Il faut reconnaître qu'en un laps de temps, ces magasins ont imposé leur présence. Ces derniers n'ont rien à envier aux boulangeries et pâtisseries de luxe. Design, propreté, produit de qualité, bon accueil avec en plus des prix abordables, ces magasins offrent une prestation complète qui met le client en confiance. Ils se proposent même comme traiteurs pour les mariages, fiançailles et tout autre événement. Sur des cartes de visite, ces magasins proposent une palette de prestations. De quoi régler un grand souci pour les familles. Sachant que la préparation des gâteaux traditionnels demande beaucoup de temps et de casse-tête, les familles algériennes recourent à ces prestations. «Nous recevons beaucoup de demandes pour les fêtes de mariage et de circoncision», avoue Malika, propriétaire d'un magasin de gâteaux traditionnels à Belcourt.
Durant la période des fêtes, ces magasins se retrouvent dépassés par les commandes. «Durant l'Aïd, le carnet des commandes explosent», poursuit-elle et reconnaît que la demande augmente de plus en plus chaque année. «Devant la demande croissante, on est parfois forcé de refouler les commandes», affirme une propriétaire d'un magasin à El-Biar, tout en avouant que c'est durant cette période qu'elle réalise un chiffre d'affaires élevé. Avec des prix allant de 40 à 80 dinars la pièce, les gâteaux traditionnels faits à base d'amandes et de pistaches sont très demandés dans les fêtes et les mariages. Bien qu'elle nécessite beaucoup de patience, la confection des gâteaux est très rentable pour les femmes. Il n'y a pas que ça. Ces magasins rivalisent même avec les fast-foods. A midi, c'est la foule sur place. Des femmes, jeunes et moins jeunes et même des hommes se bousculent au portillon pour acheter de la galette ou des m'hadjeb. «Comme j'ai un problème d'estomac et pour manger quelque chose de sain, je préfère acheter de la galette et du fromage», affirme Saïd, un habitué du magasin qui travaille dans une boîte de communication. Ce client nous apprend que ses collègues sont «abonnés» aux m'hadjeb. «Je reçois des commandes des entreprises et des bureaux», nous confie, Doudja la responsable d'un magasin à El-Biar. Des jeunes et même des enfants craquent pour ces produits du terroir. «Ça nous permet de changer, au lieu de manger des pizzas et des sandwichs tous les jours», nous déclarera un jeune lycéen.

Assurer la qualité sans casse-tête
«Je ne me casse plus la tête lors des fêtes ou des cérémonies, je passe ma commande et je suis tranquille», affirme Farida, qui a pris sa retraite anticipée. Cette dame, qui n'a rien perdu de sa jeunesse, préfère se livrer à ses passions qui sont la lecture, le shopping que de rester coincée dans la cuisine à préparer les gâteaux. «Comme je risque de les rater, je préfère passer ma commande», dit-elle sans complexe. Pour elle, il n'y a pas mieux que d'avoir ces plateaux emportés. La différence c'est de payer un peu plus le prix. A l'ère du «prêt à consommer», la préparation des gâteaux de l'Aïd à la maison, dans une ambiance bon enfant, commence sérieusement à disparaître. Devant des centaines de magasins qui proposent des gâteaux traditionnels tout faits, les familles optent pour la facilité. «Je ne me casse plus la tête pour faire des gâteaux chez moi», avoue Souhila enseignante au lycée. «Avant, je prenais deux jours de congé pour pouvoir préparer les gâteaux de l'Aïd, mais avec les gâteaux prêts de toutes sortes j'ai renoncé», concède Rachida, cadre à la direction des impôts qui estime que ça revient au même en termes de prix. Même les femmes au foyer préfèrent se passer de cette corvée d'antan. «Durant le Ramadhan et avec les invités et les veillées, j'ai du mal à préparer les gâteaux chez moi», avoue Farida, mère de quatre enfants qui fait ses commandes à l'avance. Pour elle, préparer une table bien garnie durant les 30 jours du mois sacré du Ramadhan est une tâche qui demande beaucoup de temps.

L'Ansej à la rescousse des femmes
Ce commerce devient un créneau porteur pour les femmes au foyer et même pour les jeunes filles. C'est devenu une tendance plus que le métier de la coiffure. Avec la multiplication des écoles de formations spécialisées dans les gâteaux traditionnels, les jeunes filles sont de plus en plus attirées par cette activité. Plusieurs d'entre elles ont pu aller loin, et ce, grâce au dispositif de l'Ansej. Naïma diplômée de l'université des sciences politiques, s'est retrouvée par la force des choses dans ce métier. «J'ai postulé à plusieurs postes et j'ai posé mes CV un peu partout mais aucune chance ne m'a souri», déplore-t-elle. Après quatre ans de chômage, elle a décidé de changer de cap. «Ma mère préparait auparavant la rechta et la chakhchoukha pour la vendre et contribuer aux dépenses de la famille et vu la forte demande constatée auprès des commerçants lors des fêtes du Mouloud et de l'Achoura sur ces produits, j'ai décidé de me lancer dans ce créneau», raconte-t-elle. Naïma a aménagé un atelier chez elle et avec un petit crédit contracté auprès de l'Ansej, elle a acheté tout l'équipement nécessaire pour se lancer. Aujourd'hui, sa petite entreprise a pris du volume et emploie une dizaine de personnes. «Nous réalisons des commandes pour des particuliers et même pour de grandes surfaces», nous informe-t-elle avec fierté. C'est le cas également de Ouarda qui a démarré avec une petite équipe de cinq jeunes filles à Bouira. Cette dame a réussi à développer son commerce en sous-traitant même pour les grandes surfaces. Certaines femmes au foyer qui ont commencé avec de petites commandes chez elle, sont devenues traiteurs pour de grandes réceptions. A l'instar des grandes villes, ces magasins se développent même à la campagne où les familles restent à cheval sur les traditions. Nacira, une femme divorcée avec deux enfants, n'a jamais pensé qu'elle allait franchir un jour la porte de sa maison. Ses parents très conservateurs étaient au départ contre son projet de faire une formation en gâteaux traditionnels. «Devant la cherté de la vie et les frais des enfants, ils ont fini par céder à ma proposition», raconte-t-elle, les larmes aux yeux. Pour cette mère de deux enfants qui a démarré l'activité à la maison, ouvrir un local était un rêve. «Je n'ai jamais pensé qu'un jour j'aurai mon propre local car mon père et mes frères étaient fermes, ils n'aimaient pas le contact avec l'extérieur mais avec le temps ils ont constaté que j'étais vraiment dans le besoin pour élever mes enfants, surtout que la pension que je recevais ne servait pas à grand-chose», explique-t-elle. Nourrie d'une volonté de fer, cette femme a fini par réaliser son rêve en louant un petit local à Tizi Ouzou. Avec le temps, elle a réussi à développer son commerce. «Grâce à mon projet j'ai pu acheter une maison pour moi et mes enfants», lâche-t-elle avant de conclure.