FACE AUX NOUVELLES MUTATIONS MONDIALES

Quels défis pour l'Algérie?

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En ce mois d'août 2018, après plusieurs décennies d'indépendance politique, deux institutions garantissent la sécurité du pays: d'une part l'ANP et toutes les forces de sécurité, étant la seule force organisée devant se limiter à ses fonctions constitutionnelles. La seconde institution est Sonatrach. L'Algérie c'est Sonatrach et Sonatrach c'est l'Algérie.

Il n'est plus permis aujourd'hui de faire l'impasse sur le rôle que des acteurs résidents, mus puissamment par des intérêts organiquement liés à la distribution de la rente, ont pu à un moment où à un autre peser dans un sens franchement défavorable aux réformes politiques et économiques. De même qu'il n'est plus possible, du point de vue de l'analyse aussi, d'occulter le rôle que d'autres acteurs, externes ceux-là, ont pu jouer dans un sens tout aussi défavorable. Comme il n'est plus permis d'ignorer la nécessaire adaptation de l'Algérie face aux nouvelles mutations mondiales dont son devenir est dans l'espace euro-méditerranéen et africain expliquant mon initiative récentes avec le professeur Camille Sari où nous avons coordonné un ouvrage collectif avec la participation de 36 experts de différentes spécialités algériens, marocains, tunisiens, libyens et européens paru aux Editions Harmattan à Paris 2015 (2 tomes 1050 pages). Il est admis par les observateurs impartiaux que l'Algérie contrairement aux discours pessimistes démobilisateurs, connaissant certes une situation difficile, ne traverse pas une crise financière, mais une «crise de gouvernance, risquant, si l'on n'y prend pas garde, de se transformer en crise financière horizon 2020-2022 avec des incidences économiques, sociales, politiques et géostratégiques.. Les différents mouvements sociaux que connaît l'Algérie actuellement reflètent une dynamique sociale normale que connaissent maints pays. Il s'agit d'imaginer de nouvelles méthodes de gestion sociale loin des schémas périmés du passé, sous la responsabilité du gouvernement, afin d'éviter l'affrontement direct citoyens forces de sécurité qui rompt la confiance envers l'Etat. Il ne suffit pas de gérer la problématique des conflits sociaux par décrets, mais de changer le modèle de gouvernance, ne pouvant plus réaliser une politique économique et sociale copiée sur les schémas des années 1970. Tout cela renvoie à l'efficacité et à la transparence des institutions qui doivent coller à la nouvelle réalité économique et sociale.Aussi, il faut éviter cette vision de sinistrose ou des déclarations de certains responsables avec des contradictions souvent de ministres, ignorant tant les profondes mutations sociales internes que les mécanises monétaires. Il y a lieu d'éviter des déclarations sans analyses objectives de certains, déclarations qui peuvent engendrer des tensions sociales inutiles et accroître les tensions inflationnistes que le cours officiel du dinar devrait être aligné sur celui du marché parallèle, chaque ministre devant se cantonner dans ses prérogatives selon l'adage «chacun son métier et les vaches seront bien gardées». La surveillance de la cotation de la monnaie relève exclusivement de la banque d'Algérie, institution sous la haute autorité de Son Excellence Monsieur le président de la République et non de l'Exécutif. Comme on ne gouverne pas par la peur, vision bureaucratique du passé, mais par le dialogue productif. Ceux par exemple qui nous disent que nous nous dirigeons vers une crise semblable à celle de 1986, que nous ne pouvons payer les salaires et les retraités, ignorent qu'à cette époque l'Algérie croulait sous l'effet de la dette, et les caisses de l'Etat étaient vides. A fin 2018, les réserves de changes seraient arrêtées à 83/84 milliards de dollars et la dette extérieure environ à 6 milliards de dollars. A court terme, contrairement à certaines supputations, j'écarte une implosion sociale du moins pendant ces deux prochaines années, sous réserve de revoir le mode de gestion sociale, rendant urgent une stratégie de développement fiable dès maintenant, (gouverner c'est prévoir) et ce pour cinq raisons principales. Premièrement, l'Algérie n'est pas dans la situation de 1986, où les réserves de changes étaient presque inexistantes avec un endettement qui commençait à devenir pesant. Avec les réserves actuelles et une dette extérieure faible, ces réserves de changes, richesses virtuelles qu'il s'agit de transformer en richesses réelles, si elles sont bien utilisées, peuvent servir de tampon social. Deuxièmement, vu la crise du logement, le regroupement de la cellule familiale concerne une grande fraction de la population et les charges sont payées grâce au revenu familial global (même marmite, paiement des charges). Mais il faut faire attention: résoudre la crise du logement sans relancer la machine économique prépare à terme l'explosion sociale.

Le régionalisme néfaste
Comment voulez-vous qu'un ménage vivant seul avec moins de 50.000 dinars/mois net puisse subvenir à ses besoins? Troisièmement, grâce à leur travail, mais également aux mesures populistes, bon nombre de bas revenus ont bénéficié de logements sociaux presque gratuits, pénalisant les couches moyennes honnêtes qui ont mis des décennies de travail pour se permettre un logement décent, permettant aux familles algériennes une accumulation sous différentes formes. Cependant, il suffit de visiter les endroits officiels de vente de bijoux pour voir qu'il y a «déthésaurisation» et que cette épargne est, malheureusement, en train d'être dépensée face à la détérioration de leur pouvoir d'achat. Cela peut tenir encore deux à trois ans. A la fin de cette période tout peut arriver. Quatrièmement, l'Etat, malgré des tensions budgétaires qui iront en s'accroissant, les dispositions de la loi de finances 2018, continuent à subventionner les principaux produits de première nécessité. En revanche, à terme il s'agira de cibler les subventions qui, généralisées, sont insoutenables pour le budget.
Cinquièmement,, la sphère informelle, produit de la bureaucratie, des dysfonctionnements des appareils de l'Etat, du manque de visibilité de la politique socio-économique (gouvernance locale et centrale) contrôlant plus de 50% du produit intérieur brut (PIB) hors Sonatrach, contrôlant 65% des produits de première nécessité et employant plus du tiers de la population active joue le rôle de tampon social...
Pour l'Algérie, la gestion volontariste depuis l'indépendance, les enjeux de pouvoir internes, la crise économique, sociale et culturelle et, enfin les contraintes externes de plus en plus pesantes ont abouti à des changements, menés parfois à la hussarde, qui ont révélé une réalité bien amère: l'absence dramatique d'une véritable stratégie nationale d'adaptation à ce phénomène total et inexorable qu'est la mondialisation.
La conjonction de facteurs endogènes et exogènes et l'intervention massive - parfois directe et par moment insidieuse - d'acteurs internes et externes- a abouti à une transition qui se traîne en longueur depuis des décennies et non pas seulement pour la période actuelle. La réussite des réformes institutionnelles et l'optimalisation de la dépense publique impliquent plus de décentralisation à ne pas confondre avec l'avatar néfaste du régionalisme et de la déconcentration qui renforcent la bureaucratisation ainsi que de nouvelles formes de protection sociale.
La vision centralisatrice jacobine annihile les créativités et la régionalisation économique est une voie salutaire pour bon nombre de pays évitant l'autoritarisme d'en haut de peu d'efficacité tant économique que sociale impliquant des institutions appropriées. Les réformes fondement de la transition socio-économique renvoient à la refondation de Etat qui implique de saisir les tendances réelles de la société algérienne face tant aux mutations internes que mondiales. Les exigences d'un Etat fort de sa droiture et de son droit, si elles constituent un outil vital pour la cohésion nationale et le destin de la nation, ne doivent pas occulter les besoins d'autonomie de pouvoirs locaux qui doivent être restructurés en fonction de leur histoire anthropologique et non en fonction des nécessités électoralistes ou clientélistes. La cohésion de ces espaces et leur implication dans la gestion de leurs intérêts et de leurs territorialités respectives enclencheraient alors une dynamique de complétions positives et rendront la maîtrise des groupes plus faciles pour la centralité politique nationale. Le passage de l'Etat de «soutien» à l'Etat de justice est de mon point de vue un pari politique majeur, car il implique tout simplement un nouveau contrat social et un nouveau contrat politique entre la Nation et l'Etat.

L'Algérie et elle-même
Car les réformes en profondeur du fonctionnement de la société algérienne et non des replâtrages organisationnels, impliquant d'analyser avec lucidité les relations dialectiques des réformes et les segments de la production de la rente (Sonatrach) et celui de sa redistribution (système financier), bouleversent des intérêts, les gagnants de demain n'étant pas forcément ceux d'aujourd'hui.
Lorsque la valeur de la rente des hydrocarbures s'accroit, paradoxalement les réformes sont freinées et l'on assiste à une redistribution passive de la rente pour une paix sociale éphémère avec l'extension de la corruption et une concentration excessive du revenu national au profit d'une minorité rentière. Ce couple contradictoire des forces politiques, économiques et sociales défendant la rente ou les réformes explique l'instabilité juridique et le manque de cohérence et de visibilité dans la réforme globale. L'Algérie ne peut revenir à elle-même que si les faux privilèges sont bannis et les critères de compétence, de loyauté et d'innovation sont réinstaurés comme passerelles de la réussite et de promotion sociale. La compétence n'est nullement synonyme de postes dans la hiérarchie informelle, ni un positionnement dans la perception d'une rente.
Et la compétence n'est pas un diplôme uniquement, mais une conscience et une substance qui nourrissent les institutions et construisent les bases du savoir afin d'avoir un impact réel sur la dynamique sociale globale afin de réaliser les aspirations d'une Algérie arrimée à la modernité tout en préservant son authenticité. La refondation de l'Etat ne saurait se limiter à une réorganisation technique de l'autorité et des pouvoirs, étant une question d'intelligence et de légitimité réelle et non fictive.
Cela implique des réaménagements dans l'organisation du pouvoir devant poser la problématique stratégique du futur rôle de l'Etat largement influencé par les effets de la mondialisation dans le développement économique et social, notamment à travers une réelle décentralisation.
Il s'agit de mettre en place une bonne gouvernance condition d'un développement multidimensionnel et d'atténuation des tensions sociales car il est important de cerner le concept de gouvernance en vogue actuellement devant nécessairement faire le pont entre la micro- gouvernance et de macro- gouvernance. Il existe des liens dialectiques entre la gouvernance politique centrale, locale et la gouvernance d'entreprise. D'où l'importance d' une redéfinition du nouveau rôle de l'Etat dans le développement économique et social et d'une manière claire le droit de propriété, donc les relations entre l'Etat et le marché doivent procéder d'une démarche pragmatique par une définition des règles incitatives; la production d'une culture politique participative, une communication institutionnelle efficiente et l'élaboration d'un nouveau consensus politique permettant de dégager une majorité significative dans le corps social en faveur des réformes.
C'est une entreprise d'envergure consistant principalement:à réorganiser le champ de l'information et de la communication pour plus de concurrence car l'information en ce XXIème siècle n'est plus le quatrième pouvoir, mais le coeur du pouvoir même; réorganiser le mouvement syndical et associatif dont la promotion de la femme signe de la vitalité de toute société; la réforme de la justice par l'application et l'adaptation du droit tant par rapport aux mutations internes que du droit international; adapter le système éducatif, centre d'élaboration et de diffusion de la culture et de l'idéologie de la résistance au changement et à la modernisation du pays; la révision du foncier dans l'agriculture et une nouvelle politique de gestion de l'eau, cet or bleu qui risque de faire l'objet de guerres fratricides durant le XXIème siècle et concernant d'ailleurs tous les continents, mais particulièrement l'Afrique (le cas des eaux du Nil qui traverse plusieurs territoires pour l'Afrique est à méditer); la réforme du système financier qui est un préalable essentiel à la relance de l'investissement public, privé national et étranger, les banques publiques et privées étant au coeur d'importants enjeux de pouvoir entre les partisans de l'ouverture et ceux de préservation des intérêts de la rente. La réforme du système financier est considérée, à juste titre, comme l'indice le plus probant de la volonté politique des Etats d'ouvrir ou non l'économie nationale à la libre entreprise.