LA FRANCE RECONNAÎT SA RESPONSABILITÉ DANS SA DISPARITION

Maurice Audin ou l'impossible deuil

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« Nos enfants sont couchés lorsque les paras viennent frapper à la porte. Ces hommes venus prendre mon mari, me diront en partant : ‘’S’il est raisonnable, il sera là dans une heure’’.»...

L'histoire vient de rattraper les imposteurs et les vétillards qui ont fait du long processus historique de la colonisation une «oeuvre» civilisatrice par excellence. Cette parenthèse, qui s'apparente à des couleuvres, érigées en des vérités estampillées par un sceau de dogme, s'est évaporée par la réalité historique même qui a été instrumentalisée et entretenue de la manière la plus démoniaque, pour dénaturer l'histoire du mouvement de Libération nationale et sa juste cause qui ne souffre d'aucun soupçon ni d'amalgame.
C'est ce qui vient d'arriver avec l'Etat français qui a reconnu «la responsabilité de l'Etat dans la disparition du Maurice Audin». Le président français, Emmanuel Macron, est allé jusqu'à voir Josette, la veuve de Audin et lui demander pardon. Cette reconnaissance implique vertement l'Etat français dans des assassinats et des tortures méthodiques contre les militants de la cause algérienne et son peuple qui aspiraient à la libération et l'affranchissement du pays du joug colonial.
L'affaire de Maurice Audin est édifiante dans la mesure où le mensonge et l'imposture se sont transformés en un credo, voire une conduite d'Etat par la France officielle durant la période coloniale. D'ailleurs l'affaire de Maurice Audin est similaire à celle de Larbi Ben M'hidi en termes d'instrumentalisation des faits et de la manière d'être liquidé en l'accusant du suicide. La disparition de Maurice Audin a été maquillée par les officiels de la France coloniale en désertion pure et simple. Alors que les témoignages fusaient de tous bords que ce soit de la prison ou du centre d'incarcération où Audin subissait les affres de la torture de la part de l'armée coloniale qui bénéficiait des pleins pouvoirs en Algérie. 61 ans après la disparition de ce mathématicien et militant communiste, voilà que la vérité retrouve son chemin naturel. Il faut dire que le cas de Maurice Audin n'est pas le seul, il y a des milliers de cas semblables à celui d'Audin.

22 rue de Nîmes, au centre d'Alger
Mohamed Rebah, chercheur en histoire, qui était l'élève de Maurice Audin, ne cessait de témoigner sur l'affaire «Audin» en menant des débats à travers des activités à caractère historique et qui ont trait à la période du mouvement de Libération nationale comme c'était le cas pour Abdelhamid Benzine, Henri Alleg et son fameux témoignage brûlot «La Question», un livre qui a dénudé l'Etat français qui usait des pratiques relevant de la torture et des arrestations extra-judiciaires. Mohamed Rebah se rappelle de ce mathématicien plein de vie et d'opiniâtreté, il dit à ce propos: «Lorsque je me rendais chez lui, au 22 rue de Nîmes, au centre d'Alger, pour les cours de mathématiques qu'il me donnait gracieusement, je ne savais pas que j'allais à la rencontre d'un savant, tellement sa modestie était grande. Il me consacra généreusement ses samedis après-midi, alors qu'il préparait sa thèse de doctorat en mathématiques», et d'ajouter: «A Alger, où sa famille revint dans les années 1940, il suivit pratiquement toute sa scolarité. Il entra à la Faculté des sciences d'Alger, en 1949, à l'âge de 17 ans. Brillant étudiant, il fut appelé le 1er février 1953 comme assistant par le professeur Possel qui le prit aussitôt en thèse et le mit en contact avec son patron de Paris, le grand mathématicien Laurent Schwartz. En plus de ses activités de chercheur, Maurice Audin, membre du Parti communiste algérien depuis 1951, était omniprésent dans les luttes syndicales et politiques. C'est à travers ces luttes que se forgea sa conscience nationale. Il intégra ainsi la nation algérienne en lutte pour sa dignité», a déclaré Mohamed Rebah dans les séries de témoignages qu'il faisait en hommage à la mémoire de Maurice Audin. La veuve de Maurice, Josette Audin, professeur en mathématiques aussi, avait fait des témoignages lors de l'arrestation de son mari et son camarade de lutte en déclarant que «Il est 23 heures.»

«Ce que m'avaient dit les paras...»
«Nos enfants - le plus jeune, Pierre, a un mois - sont à peine couchés lorsque les «paras» viennent frapper à la porte. J'ai la naïveté de leur ouvrir, sachant très bien, en réalité, ce qu'une visite aussi tardive peut signifier...Ces hommes venus prendre mon mari me diront en partant: 'S'il est raisonnable, il sera là dans une heure''...Il n'a pas dû l'être, raisonnable, car je ne l'ai jamais revu», et de parler du parcours de son mari qui était porté disparu en soulignant que «ce sont ses convictions communistes que je partage autant que son goût pour les sciences. Nous étions tous les deux conscients des risques que nous faisaient courir nos engagements politiques». Le témoignage qui accable les autorités coloniales françaises de par le recours à des méthodes atroces en termes de traitement des prisonniers politiques et les militants anticolonialistes, c'est bien le compagnon de lutte de Maurice Audin, le docteur Georges Hadjadj qui était avec lui dans la salle de torture à El Biar. Georges Hadjadj a précisé que «Maurice Audin, dans la salle de torture d'El Biar, la nuit du 11 au 12 juin: «J'étais à ce moment-là au deuxième étage, à l'infirmerie, où j'avais été amené dans l'après-midi à la suite d'une crise titanifère que l'électricité avait provoquée. Le capitaine Faulques est venu me chercher pour me faire répéter, devant Audin, dans l'appartement en face, ce que je lui avais dit, c'est-à-dire que j'avais soigné chez lui M.Caballéro. Il y avait par terre une porte sur laquelle étaient fixées des lanières. Sur cette porte, Audin était attaché, nu à part un slip. Etaient fixées, d'une part à son oreille et d'autre part à sa main, des petites pinces reliées à la magnéto par des fils», Georges Hadjadj a décrit les méthodes inhumaines des autorités militaires françaises en mentionnant que «Audin a pu alors me raconter les sévices qu'il avait subis. Il en portait encore les traces: des petites escarres noires aux lieux de fixation des électrodes. Il avait subi l'électricité. On lui avait fixé les pinces successivement à l'oreille, au petit doigt de la main, aux pieds, sur le bas-ventre, sur les parties les plus sensibles de son corps meurtri. Il avait également subi le supplice de l'eau. A cette occasion, il avait perdu son tricot parce qu'on s'en était servi pour recouvrir son visage avant de glisser entre ses dents un morceau de bois et un tuyau. Et puis, bien sûr, il y avait un parachutiste qui lui sautait sur l'abdomen pour lui faire restituer l'eau ingurgitée», ce témoignage apporte la preuve saillante quant aux sévices et tortures qu'avait subis Maurice Audin et qui remettent en cause les mensonges des autorités militaires coloniales françaises. Le témoignage émane de celui qui était directement concerné par la torture et qui partageait la même salle de torture avec Audin qui, après, rien n'a filtré de lui.
L'affaire Maurice Audin n'est qu'une goutte dans l'océan de la barbarie coloniale.