MACRON À ALGER

Une restitution de la mémoire à dose homéopathique

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«L'Angleterre n'a pas d'amis ou d'ennemis permanents, elle n'a que des intérêts permanents.» Lord Palmerston

Pour la sixième fois depuis l'indépendance, dans l'histoire des relations tumultueuses passionnées et passionnelles entre l'Algérie et la France, le peuple algérien accueille un président français pour une visite d'Etat, Il s'agit cette fois du président de la République française, Emmanuel Macron qui, il faut le témoigner, a fait bouger les lignes.

Histoire des relations singulières algéro-françaises
Depuis l'indépendance, mis à part la période du septennat de De Gaulle, où les mémoires encore vives ont fait que les relations étaient tout au plus correctes, il y a eu ensuite Valéry Giscard d'Estaing qui n'a pas trop laissé de souvenirs dans l'imaginaire des Algériens. Ce fut encore ensuite la période chaotique du président Mitterrand que les Algériens n'ont jamais apprécié au vu d'une part de son passé. Rien à voir avec la présidence Chirac. D'une façon irrationnelle les Algériens étaient en empathie avec le président Chirac.
Les Algériens ont apprécié qu'il fit le déplacement lors des inondations catastrophiques de Bab el Oued. Il faut bien admettre aussi que la position courageuse de Jacques Chirac dans le bras de force qui l'a opposé à George Bush est appréciée par les Algériens peut-être autant, sinon plus que toutes les approches de rapprochement sur la base des intérêts bien compris des deux parties. Le président qui disait à juste titre qu'un Français sur sept avait des racines algériennes avait la volonté de construire une relation durable, un traité à l'image du traité signé par la Régence et le roi Louis XIV et qui veut durer cent ans...
Avec l'avènement de Sarkozy dont nous avons eu un échantillon sur l'affection qu'il porte à l'Afrique, ce fut véritablement le calvaire, il n'a cessé de détricoter le patient travail de Chirac et Bouteflika qui voulaient signer un traité d'amitié. Nous étions tellement emballés, que j'ai cru bon de graver dans le marbre en écrivant un ouvrage intitulé: De la traite au traité: une utopie à construire. Les hasards de l'édition ont fait que l'ouvrage est «sorti» sous la triste mandature de Sarkozy, changement de la deuxième partie du titre: «Histoire d'un utopie». Bref, avec Sarkozy c'est le coup d'éclat permanent.
Nous pensions naïvement qu'avec Hollande dont le seul ennemi était la finance, les relations allaient de nouveau repartir du bon pied après la parenthèse Sarkozy, il n'en fut rien, avançant au millimètre sur le dossier de la reconnaissance des crimes contre l'humanité, il est resté dans l'imaginaire algérien comme le va-t-en guerre en Syrie et le Schwarzkopf au Mali pour des résultats discutables tant il est vrai que les racines des conflits sont les conséquences d'une France-Afrique toujours actuelle avec les habits d'un néocolonialisme winn winn.

Le candidat Macron et le parler vrai
Pour la première fois les Algériens découvrent un candidat qui ne fait pas dans la langue de bois: «Mal nommer les choses, écrivait Camus, c'est d'ajouter au malheur du monde.» La plaie algérienne est toujours aussi béante et les présidents qui se sont succédé par manque de vision du futur ou par calcul électoral n'ont jamais franchi le pas. Les Algériens ont un préjugé favorable envers Macron, jeune, ouvert sur le futur et qui sort des sentiers battus. On se souvient qu'en novembre 2016 le candidat Macron déclarait à l'hebdomadaire Le Point: «Oui, en Algérie, il y a eu la torture, mais aussi l'émergence d'un État, de richesses, de classes moyennes, c'est la réalité de la colonisation. Il y a eu des éléments de civilisation et des éléments de barbarie.» Le 14 février, le candidat Macron dans une interview accordée à la chaîne Echourouk News à Alger, déclarait: «La colonisation fait partie de l'histoire française et c'est un crime contre l'humanité J'ai toujours condamné la colonisation comme un acte de barbarie. La barbarie fait partie d'un passé que nous devons regarder en face en présentant nos excuses à l'égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes.»
Cependant, on ne peut pas mettre sur la même balance 132 ans de dépersonnalisation, de crimes, de tentative de détricotage de l'identité sans qu'il en reste des traces. L'imaginaire des Algériens a subi un tsunami un matin de juillet 1830 avec des répliques toujours actuelles. S'il ne faut pas tomber dans «la culture de la culpabilisation» comment rendre justice?
Le message du chef de l'Etat algérien à l'occasion de la fête nationale française du 14 Juillet, adressé à son homologue Emmanuel Macron a une un forte teneur politique, Il y est question du partenariat d'exception qui reste à construire entre les deux pays, de la pacification de la mémoire coloniale, de la lutte contre le terrorisme, notamment au Sahel et le chef de l'Etat algérien réitère à l'occasion sa «pleine disponibilité» et sa «volonté résolue» à oeuvrer, de concert, avec son alter ego français, pour «consolider davantage» la coopération bilatérale afin de la porter «à la hauteur du partenariat d'exception que les deux pays ont décidé d'édifier ensemble». «Le partenariat d'exception algéro-français reste à édifier.» (1)

Bref inventaire de l'oeuvre positive de l'Algérie pour la France
S'il est inscrit dans le génome des nostalgériques que la colonisation avait fait oeuvre positive, nous voulons pour notre part et a contrario parler de l'oeuvre positive de l'Algérie, pour la France. Il est connu que les relations de la France avec l'Algérie, les Français nous connaissent et nous les connaissons, 132 ans cela laisse des traces Deux raisons essentielles, expliquent cela. Par atavisme ou par habitude nous «lions» notre destin à l'ancienne puissance coloniale qui continue toujours de nous traiter de façon paternaliste et non en partenaire qui peut apporter beaucoup de sérénité dans une région qui a un grand besoin de stabilité. La deuxième raison est que nous ne savons pas faire valoir des arguments objectifs. Le compagnonnage douloureux avec la France a fait que les Algériens ont été de toutes les guerres depuis celle du Levant, à celle du Mexique, de Sedan, du chemin des Dames, des Ardennes, de la Provence, des francs-tireurs partisans. Dans le même ordre, il nous faut aussi évoquer rapidement les «tirailleurs bétons» qui à l'instar des R.T.A (Régiments de Tirailleurs Algériens) qui ont participé à la libération de la France, ces derniers ont participé à la reconstruction de la France. Sans être exhaustif, il nous faut aussi parler des racines algériennes de 6 millions de Français et de ce que nous faisons pour la France dans le domaine de la culture car sans être dans la francophonie qui, pour les Algériens a des relents de paternalisme, nous faisons plus pour le rayonnement de la langue française que plusieurs pays réunis, sans rien demander en échange. Nous enseignons dans une langue à 11 millions d'Algériens chaque année. C'est au total plusieurs dizaines de millions qui maîtrisent la langue de Voltaire, qui consomment pour ainsi dire français sans compter les 200.000 visas annuels octroyés à des touristes potentiels.

Est-ce que l'Algérie est seulement un marché ou un réservoir de diplômés à choisir?
«Les Algériens, écrit Houari Achouri, connaissent d'Emmanuel Macron surtout sa position courageuse de dénonciation du colonialisme français qu'il a qualifié de crime contre l'humanité. Des horreurs ont bel et bien été commises durant cette période de l'histoire de France. Doit-on en conclure qu'avec Macron à l'Elysée, tout baignera dans l'huile pour les relations algéro-françaises? Il dit vouloir construire un «avenir apaisé» avec les partenaires du Sud et il classe l'Algérie parmi les «partenaires essentiels». «Il faut s'attendre, cependant à ce que Macron poursuive la démarche du gouvernement français concernant la question du Sahara occidental, c'est-à-dire dans le refus de reconnaître le droit du peuple sahraoui à l'autodétermination en vue de l'indépendance de son pays. Les choses ont l'air d'être plus claires dans le chapitre économique des relations algéro-françaises; sous la présidence Macron les affaires économiques et commerciales ont eu une place importante dans sa visite. On sait que, sur le marché algérien, la France fait maintenant face à une concurrence très forte de la part de la Chine, mais aussi d'autres pays européens.» (2)
S'il est vrai que c'est de bonne guerre qu'une politique d'immigration choisie ou sélective, qui n'accorde l'hospitalité qu'aux talents et compétences étrangers dont ils ont besoin. presque rien n'est fait en aval, pour les retenir, c'est à chaque fois une perte sèche pour notre pays, une saignée à blanc de son potentiel le plus dynamique, une sorte de «hold-up du siècle» de ses meilleurs enfants. En mai 2015, l'ancien ambassadeur de France en Algérie, Monsieur Bernard Emié, a révélé que 23 000 étudiants algériens poursuivaient leurs études en France, 8% du total des étudiants étrangers inscrits dans les universités françaises. Des milliers de nos meilleurs diplômés sont aspirés chaque année sans aucune contrepartie. Nous consommons pour 9 milliards de dollars de produits français. Notre tourisme s'élèverait à plus de 1 milliard de dollars par an. Pratiquement rien en échange si ce n'est des projets cosmétiques, mais ni transfert de technologie ni reconnaissance d'être en face d'un partenaire.

La visite-éclair du président Macron
Il faut le reconnaître elle a été dense, le parler vrai a dominé. Les jeunes Algériens qui ont discuté avec lui ont dit ce qu'ils pensaient. Et ce n'est pas parce qu'ils n'ont pas vécu la colonisation qu'ils ne doivent pas en parler. Cependant, on peut comprendre monsieur Macron quand il dit que des Français ont aimé l'Algérie. Il eut fallu qu'il précise simplement lesquels? Les Français d'en bas qui ont vécu côte à côte avec les Algériens, certains de ces Français natifs d'Algérie, ont combattu pour la libération de l'Algérie du joug colonial ont les mêmes droits que les autres Algériens, d'ailleurs, la plateforme du FLN lors du congrès de la Soummam leur rend hommage. Quant aux autres, les Borgeaud, les Schiaffino, les Blachette n'ont aucune empathie pour les Algériens et encore moins pour la révolution. D'ailleurs, bien avant la fin de la guerre ils avaient replié l'essentiel de leurs activités en métropole. Ceux qui ont trinqué en dehors du calvaire des Algériens musulmans, ce sont les Européens natifs d'Algérie qui n'ont pas compris ce qui leur arrivait le coup de sirocco qui les a déracinés du fait d'une politique de la terre brûlée menée par l'OAS. S'il est vrai que l'Algérie actuelle garde par-devers elle le reliquat de l'oeuvre positive de la colonisation et qu'elles essaie de le bonifier, il eut été correct de dire que ces infrastructures n' ont pas profité aux Algériens.

Un scoop: la restitution des 37 crânes et des copies de la mémoire
S'agissant des apports positifs de cette visite, qui marque de notre point de vue un déverrouillage, voire un dégel dans la bonne direction, nous pouvons noter que 55 ans après l'indépendance, la France accepte de restituer les 37 crânes des patriotes entreposés au Musée de l'homme et pour l'histoire, les pétitions d'il y a deux ans par des cohortes d'universitaires n'ont fait que reprendre une publication de l'anthropologue Ali Farid Belkadi en 2011 qui en fait mention dans son ouvrage sur Boubaghla. Justement s'agissant de Boubaghla, lors de la rédaction de mon ouvrage L'éducation et la culture en Algérie des origines à nos jours paru en 1999 aux Editions Enag, j'en avais fait mention dans l'avant-propos. Il est heureux que la France accepte enfin de restituer les crânes des patriotes algériens, comme elle l'a fait en 2002 pour la Venus Hottentote à la demande de Nelson Mandela, en 2010 pour les 15 crânes Maoris et pour le rebelle calédonien Ataï en 2014, Il reste encore 17000 crânes au Musée de l'homme....
On l'aura compris, la reconnaissance se fait au compte-gouttes. Souvenons-nous il a fallu plus de quarante ans pour que les évènements d'Algérie deviennent la guerre d'Algérie. De plus, il est à se demander pourquoi les archives originales ne sont pas restituées d'une façon franche. Les évènements sont prescrits depuis longtemps. Il faut tout de même savoir que l'original d'un document a une charge symbolique autrement plus importante qu'une copie quand bien même elle serait en couleur. De plus, nous ne saurons jamais quel est le contenu réel du fond des archives. On l'aura compris graduellement, les pouvoirs successifs au gré des circonstances lâchent du lest à dose homéopathique comme ce fut le cas du message de l'ambassadeur à Sétif. Est-ce moral que ce compagnonnage de 132 ans dont l'Algérie n' a vu que pour le pire doit se terminer par un solde de tout compte? L'idéal si l'on veut écrire une histoire à deux mains, que les documents soient mis à plat et des historiens des deux rives en dehors de toute interférence tenteraient d'établir un récit de ce qui s'est passé depuis le tremblement de terre de juillet 1830 qui a vu l'Algérie basculer dans l'horreur. Naturellement, il y a des zones d'ombre de part et d'autre et sur lesquelles il faut mettre la lumière. C'est à cette seule condition qu'après la Vérité, la Réconciliation est envisageable

Ce qui pourrait être fait dans l'égale dignité de chaque peuple
Au-delà des coopérations classiques que l'Algérie et la France vont développer, et de la mise en chantier du dossier archives, l'Algérie pourrait faire un nouveau chemin avec la France dans un véritable partenariat d'exception. Le grand investissement de la France serait là aussi d'une façon symbolique de contribuer à la mise en place d'une grande bibliothèque numérique, ce sera d'autant plus apprécié que ce sera aussi un symbole, voire une réparation de l'incendie de la bibliothèque de l'université d'Alger, où en une nuit 300.000 volumes, certains très rares partirent en fumée... Dans le même ordre sachant qu'en définitive tout revient à l'éducation; le meilleur capital, la meilleure richesse de l'Algérie consiste en la mise en place graduelle d'un système éducatif performant. Rien ne doit être refusé à la formation, à la recherche. Nous devons former et protéger l'élite en y mettant les moyens. Nous ferons émerger des lycées d'excellence, des Ecoles d'ingénieurs d'excellence, des Ecoles de médecine, de droit, de sciences économiques d'excellence. et faire en sorte que sans arrière-pensée il y aurait un véritable partenariat pour la mise en place d'un système de formation de l'élite avec les mêmes critères que les grandes écoles en France.
Les peuples algérien et français ne peuvent pas se tourner le dos ad vitam aeternam. En tant qu'intellectuels et universitaires, pour avoir mesuré le déficit d'instruction du peuple algérien, la déstructuration de sa société, nous sommes nombreux à penser que le moment est peut-être venu de miser sur la connaissance pour renouer le fameux dialogue des cultures et des civilisations. Une université de tous les savoirs, notamment de ceux qui participeront au rapprochement des deux peuples, devrait être érigée et confortée. Les Algériens ne demandent pas tant qu'on leur fasse la quête ou qu'on compatisse à leur sort que d'être traités dignement. L'Algérie c'est autre chose, c'est une autre culture, c'est une profondeur stratégique, c'est une histoire. Le passage de la France en Algérie n'a été qu'un épisode dans l'histoire plus de trois fois millénaire. Massinissa battait monnaie il y a 22 siècles de cela, pendant que l'Europe émergeait des ténèbres vers les temps historiques. Cette démarche est la première étape d'une vraie thérapie qui fera que, 55 ans après, l'Algérie et la France se regardent en face et décident d'unir leur vécu et leur pesanteur historique dans une région méditerranéenne qui a grand besoin de stabilité.

1.N. K. http://www.latribunedz.com/article/27587-Le-partenariat-d-exception-algero-francais-serait-il-une-realite-avec-Macron
2.HouariAchourihttps://www.algeriepatriotique.com/2017/05/08/relations-algero-francaises-pres-lelection-de-macron-vers-lapaisement/