"Parlez dans une langue de chez nous..."

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Saïd. H. ne s'exprimait qu'en langue française. Il ne portait que des vêtements «made in...» et sentait rudement bon. Il sentait aussi la bonne humeur propre aux émigrés.

Quelques mois plus tôt, il se trouvait à Tizi Ouzou où il avait une audience hebdomadaire. Détenus et non-détenus, ses audiences étaient délicieuses tant le savoir -faire et le doigté étaient au rendez-vous! Les années passaient et Bezzaoucha continuait son travail sans se retourner. Il avait une chambre correctionnelle potable, mais surchargée. Evidemment, il n'échappait pas au régime de la criminelle dont les «clients» étaient nombreux avec tout ce qui frappait la région, C'était même la période noire des rapts et crimes crapuleux. Ses audiences étaient souples, mais harassantes! Mais pour ne pas tomber dans la routine, le juge qui a aiguisé ses armes au légendaire «Palais de justice» des rues Abane-Ramdane et de la Liberté d'Alger, usait souvent de l'humour négocié aux alentours du quartier populaire de Bab El Djdid, fief connu pour être acquis aux fans de l'USMA dont Bezzaoucha est un supporter acharné et inconditionnel malgré les résultats en dents de scie de l'équipe de Soustara. Un jour, il devait entendre un émigré qui avait quitté la région, il y a un plus d'une trentaine d'années environ, après un dur malentendu avec sa famille qu'il quittera, fâché comme jamais il n'aura été! Mais le gus a eu un «accrochage» avec le président qui s'est obstiné, durant l'interrogatoire, à n'avoir d'échanges qu'en langues nationales: «Ici nous sommes en Algérie, et il n'y a que deux langues officielles et nationales: l'arabe et le tamazight. Veuillez vous exprimer dans l'une de ces langues!» dit-il à l'émigré. Du haut de ses cent quatre-vingt-sept centimètres et des quelque cent douze kilogrammes, Saïd. H. ne s'exprimait qu'en langue française. Il ne portait que des vêtements «made in...» et sentait rudement bon. Il sentait aussi la bonne humeur propre aux émigrés à qui manque le «bled» bien-aimé, malgré l'éloignement. Le bonhomme était visiblement bien dans sa peau. Il le sera jusqu'au moment où Bezzaoucha, impérial, sort cette loi d'utilisation des langues nationales dans les juridictions nationales. Parler français? Oui, mais pas lors de débats publics. Or, la loi est claire: n'utiliser que la langue nationale et chez nous, seules deux langues étaient valables: l'arabe et le tamazight!Le juge rappela à l'inculpé la loi en vigueur en insistant sur un point: «Ecoutez, inculpé! Si vous ne pouvez pas vous exprimer en arabe, nos lois sont magnanimes, exprimez-vous-en tamazight ou si vous l'ignorez, en kabyle, svp!» tonne le magistrat visiblement calme, mais décidé à entendre l'inculpé s'exprimer dans une des deux langues nationales et officielles. Bezzaoucha avait fini son «prêche.». Il attendait un seul mot de l'inculpé qui s'accrochait à la langue française et refusait donc la main tendue de la cour à l'inculpé pour pouvoir se défendre comme il l'entendait: Salah Talmat-Amor, un militant acharné de tamazight, aime bien assister à ce genre de débats riches en émotions fortes et déplaisantes tel ce prévenu émigré qui ne maîtrise pas sa langue maternelle. «C'est inouï! Il n'y a qu'un Kabyle pour contrer un autre! Et puis à Paris, on cause beaucoup plus kabyle que corse, non?»
- «Je voudrais vous déclarer que...
- Non, non, inculpé, la cour refuse obstinément de vous entendre vous expliquer dans une langue qui n'est pas de chez nous; que voulez-vous? La langue française est, certes, très belle, mais elle ne nous appartient pas! Veillons sur nos langues, cela vaut mieux pour tous! L'essentiel, c'est de nous exprimer et nous comprendre pour pouvoir suivre le fil du pourquoi de votre présence ici.
Maintenant, il y a une solution à ce cas délicat: nous allons convoquer un interprète au cours d'une prochaine audience et le noeud sera délié.
- C'est que je dois rentrer chez moi et le billet est sur moi...
- Alors, allons droit au but. Pourquoi cette perte de temps?» dit sur un ton conciliant, le magistrat qui ne montre aucun signe d'énervement ou de quoi que ce soit qui puisse gêner les débats hachurés et pour cause.
L'inculpé réfléchit un bon bout de temps avant de se décider à en finir: «Monsieur le président, je vais faire un effort pour répondre aux questions, en... arabe! Mais l'arabe dialectal, tel que l'on parle au bled. çà vous va, monsieur le juge? Comme cela, vous en aurez fini avec moi. Alors on y va? L'inculpé était content qu'il ne fut pas interrompu pendant sa «plaidoirie».
- Ah! Ah! Voici une bonne nouvelle pour la justice!» s'exclame le magistrat, visiblement satisfait de la tournure du minidébat instauré par un émigré dépaysé par trente années d'absence du pays. Le magistrat se met en bonne position, histoire de se mettre dans le rôle du patron de la police de l'audience face à un justiciable dans le bain jusqu'au cou!
Les débats allaient vraiment débuter. Et de quelle manière! Le procès se déroula convenablement et le litige familial prit fin avec la réconciliation de toute la famille, grâce surtout au doigté du magistrat. Signalons au passage que les frères et soeurs avaient pris la précaution de ne pas heurter le parent qui a tout de même pris le pari de se déplacer à Tizi Ouzou régler ce litige familial et que tout doit rentrer dans l'ordre, et ce, dans l'esprit ancestral, celui de la réussite dans le désaccord.

Mais, là aussi Bezzaoucha a beaucoup joué sur, précisément, des détails, tels le partage exigé par le reste de la famille ignorée jusque-là par l'émigré pris par les affaires et autres bricolages du genre achats, ventes de voitures toutes marques confondues...
L'essentiel est qu'un conflit vieux d'une cinquantaine d'années a pris fin, les parties en présence ayant pris le chemin du retour, le coeur vide de toute rancoeur et plus d'animosité, dorénavant. Ce succès ne put se réaliser que grâce à un dosage d'application de la loi et de touches ancestrales locales comme seuls les Amazighs savent le faire! Quant à Abdelhakim Bezzaoucha, il aura passé, là, son tout dernier séjour après dix longues et agréables années au col des Genêts, puisqu'il sera promu «commissaire d'Etat» du tribunal administratif, juste à côté, à Bouira, au pied du Djurdjura, le fief des Amazighs, ces éternels Amazighs...