Le dur, les jeunes et la came

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S'il y a des consommateurs, il y a forcément des revendeurs, ou si vous voulez, des dealers. Le dimanche de la mi-mars, deux jeunes âgés de 20 ans et un dur de 43 ans sont passés devant la terrible Selma Bédri, la présidente de la section correctionnelle pour connaître des moments amers que Omar. D., Adnane et Chérif n'ont jamais éprouvé auparavant. Ils sont passibles des foudres de l'article 17 de la loi 04-18 du 25 décembre 2004 relative à la prévention et à la répression de l'usage et du trafic illicites de stupéfiants et de substances psychotropes. Les termes sont on ne peut plus clairs. Il n'y a qu'à jeter un oeil sur l'article 17 pour avoir une idée sur le gourdin qui menace les trafiquants pris le joint sur un des plateaux de la balance, dans le cas du trio qui passe ce dimanche, il s'agit d'une balance toute neuve et électrique, SVP! Nous allons transcrire les termes de l'article 17 pour avoir une nette idée de l'épée brandie par la loi du 25 décembre 2004, cette loi appelée affectueusement par certains magistrats, la loi «Papa Noël» à cause de sa date de naissance, i-e, le 25 décembre! Ainsi, la loi dispose que: «Est punie d'un emprisonnement de dix (10) ans à vingt (20) ans et d'une amende de 5 000 000 DA à 50 000 000 DA, toute personne qui, illicitement, produit, fabrique, détient, offre, met en vente vend, acquiert, achète pour la vente, entre-pose, extrait, prépare, distribue, livre à quelque titre que ce soit, fait le courtage, expédie, fait transiter ou transporte des stupéfiants ou substances psychotropes.
La tentative de ces infractions est punie des mêmes peines que l'infraction consommée. Les actes prévus à l'alinéa 1er ci-dessus sont punis de la réclusion perpétuelle lorsqu'ils sont commis en bande organisée.»
Et comme Bédri est une magistrate qui ne sait pas ce que signifient les mots «circonstances atténuantes», tout va se dérouler pour le mieux en ce qui concerne l'application de la loi. L'interrogatoire se déroule comme le veut la juge qui va perdre du temps pour avoir les coordonnées du dealer de la région de Rouiba.

inexorable!
Vous pensez bien qu'elle aura gaspillé sa salive et surtout son temps. Les inculpés, les prévenus et les accusés de trafic de drogue arrivent dans les salles d'audience avec des leçons apprises par coeur. Il y va de l'avenir de l'obtention de la marchandise, sinon c'est certainement le manque et tout le chapelet de tracas et soucis que le meilleur médecin ne pourra soulager! C'est pourquoi la commercialisation de drogue fera de vieux os et la lutte continuera, inexorable!
Omar. D. le premier inculpé de commercialisation de drogue est sur ses gardes. Sa méfiance est désarmante. Il réfléchit avant de répondre comme s'il voulait un coup de main venu de nulle part ou d'un acolyte en pole position. D'ailleurs, la juge avait compris le manège. Elle aurait voulu évoquer d'emblée les 72 grammes de cannabis trouvés en sa possession et la grosse poignée de cachets psychotropes, de l'Ecstasy SVP, mais elle se comportait en magistrate avertie et rompue aux plus mauvais tours des inculpés et préféra attendre le bon moment pour en parler. Pour l'instant, en attendant que Omar. D. se mette à table, Bédri ne cessait de tortiller entre ses phalanges le stylo qui lui permet de prendre des notes pour plus tard... Le stylo qui est son arme favorite, labourait la fiche de la juge. Des sillons bleus s'alignaient sur la surface blanche d'une feuille faite pour transcrire des mots annonciateurs de mauvaises nouvelles, les pires qui soient, enfin, concernant Omar.D. pour l'instant. Bien accroché au siège, Messaoud - Zine-El-Abidine Bouteghmeche, le représentant du ministère public suivait religieusement l'interrogatoire en vue peut-être d'intervenir et donner un sérieux coup de main au tribunal qui n'arrive pas à avoir plus d'informations susceptibles de faire avancer les choses... Ce dernier allait rejoindre sa place au box, quand tout à coup, Bédri s'exclama:«Inculpé! On ne quitte la barre qu'avec la permission du tribunal! C'est compris? Je ne répéterai pas deux fois la même chose. La prochaine fois, je prendrai les dispositions qu'il faut! Ce n'est pas le statut d' inculpé de commercialisation de came qui vous donne le privilège de ne pas respecter le tribunal! La magistrate n'était pas en colère ni en griserie. Elle se comportait simplement pour tenir en main son audience.
-Oui, madame la présidente. Je m'excuse, car je ne savais pas qu'on ne pouvait pas s'en aller comme ça. Je le jure sur la tête de mon père. La prochaine fois, je ferai attention pour ces détails. Mais, pour cette fois, je le jure sur la tète de mon cher père...
-C'est quand même curieux, vous êtes le premier inculpé à jurer sur la tête de votre papa et non de votre maman...
- Ma mère? Qu'Allah l'accueille en Son Vaste Paradis! reprend vite Omar, comme si la vision de la maman allait lui apparaître pour le gronder de sa mauvaise conduite!
-Amen!» clame la présidente qui appelle le deuxième inculpé Adnène. H. qui donne la nette impression de marcher sur des oeufs et, pire! il ne semble pas pressé d'arriver à la barre car lui aussi n'aura pas grand-chose à déclarer! Il ne sait absolument rien du tout. Il ne connaît même pas le nom du fournisseur de la marchandise.

une réponse constructive
Et d'ailleurs, quelle marchandise? Celle trouvée sur lui, selon les policiers, n'est pas à lui. Ce qui poussera Bédri, la magistrate à le questionner sur la possession:«Est-ce que les policiers vous connaissaient avant? demande calmement la juge qui obtiendra un «non» catégorique.
-Mais alors, comment ont-ils pu trouver sur vous une telle quantité de came? Vous avez une réponse? Sinon, passons à autre chose! Allez, allez, dépêchons-nous, le temps tourne et le tribunal n'a pas que votre affaire!
-C'est à eux de vous répondre, rétorque effrontément le détenu qui se taira, puisque la juge appelle le dernier inculpé, avec le secret espoir d'entendre la vérité, surtout que Chérif semble être en forme et prêt à la collaboration. Il est prestement arrivé à la barre, bien rasé, bien habillé avec du classique, pour ses 20 ans et surtout sa très bonne tenue au prétoire. Debout comme un cierge, le port droit, les mains et les bras ballants, il suit avec intérêt la première question de la présidente qui devait, au plus profond d'elle-même, espérer une réponse constructive, du genre:
«Oui, madame la présidente, je reconnais avoir revendu de la drogue qui m'a été remise par Omar que je fréquente depuis que j'étais mineur et qu'il me paie très bien!
Cela est de la science-fiction! La réalité est toute autre! Chérif s'avèrera être pire que les deux autres! Lui, c'est le pauvre type qui a été interpellé alors qu'il était adossé à un mur pas loin de la maison familiale et les propos qui vont suivre n'étaient en fait qu'un tissu de mensonges probablement tramés en taule en compagnie de chevronnés qui sont passés par là! Le procédé est aussi vieux que le monde et aucun magistrat ne peut avaler ce genre de bla bla bla...
-«La voiture de police est arrivée en trombe. Elle a stoppé, deux agents descendirent et se dirigèrent vers moi pour une fouille en règle. Ils n'ont rien trouvé. Ils n'ont pas voulu m'écouter et nous avons pris la direction du commissariat où ils m'ont réentendu pour me signifier mon inculpation. Me voilà devant vous, madame la présidente et je n'ai rien de plus à ajouter au tribunal.» Le tout débité sans ponctuation, histoire pour lui de ne pas se contredire ou de se dévaloriser aux yeux de la juge qui ne l'a pas quitté du regard rien que pour déceler un lapsus linguae déstabilisateur... Sait-on jamais? Mais rien ne viendra enrichir les débats pauvres en déclarations tapageuses. C'est alors que la magistrate, ayant constaté
qu'écouter ce genre d'individus, n'était qu'une perte de temps, invite le procureur à effectuer ses demandes. Boutemghèche ne se fait pas prier et égrène lentement ses réquisitions: «12 années ferme et 100 millions de centimes d'amende pour commercialisation de drogue.» Sur ce, elle lève l'audience, et après la mise en examen, elle lit la sentence qui n'est ni plus ni moins que la demande du procureur qui n'a en somme fait que ce que la loi veut.