Au chat et à la souris

Par

Mohamed Regad est un grand magistrat et un monsieur en matière de droit. Depuis le temps qu'il juge des présumés terroristes ou des soutiens à des réseaux, il a appris non seulement à les écouter avec toute l'attention voulue, mais encore à savoir les contrer au bon moment, notamment lorsque ces derniers veulent faire avaler au tribunal criminel, des couleuvres aussi grosses que les dossiers les concernant.
Certains avocats le respectent rien que pour cela et nombreux sont les plaideurs qui ont participé au fameux procès qui a mis un terme aux poursuites «bidons» car entachées d'irrégularités exécrables, En effet,
«Sonatrach» et ses irrégularités ont fait que plus jamais de pareilles situations ne seront mises sur le pupitre d'un quelconque magistrat, le plus dur qui soit ou encore de tels dossiers ne seront plus en circulation jusqu'à la fin des temps car la justice a autre chose à faire plutôt que bafouer la présomption d'innocence au nom de je ne sais quel sacro-saint principe ou plus grave, tout simplement de la jalousie. Revenons au procès du jour qui a encore une fois permis aux conseils de se poser la question sur les résultats de la Réconciliation nationale: «Si la Réconciliation nationale a vraiment réussi, pourquoi donc tous ces dossiers reviennent de la Cour suprême, après leur examen par les juges chargés de la régularité des procédures? Et puis, pourquoi donc ces pourvois en cassation mécaniques, histoire de gonfler les maudites statistiques? Bref! laissons le temps au temps, comme dirait l'autre...
C' est ainsi que mardi dernier, le client de Me Hocine Bouchina a tenté d'échapper aux questions embarrassantes du tribunal criminel d'Alger.
Une question relative au départ de l'aéroport Houari Boumediene. Alors que Regad insistait sur le pourquoi du silence du prévenu qui devait sortir du pays sans avertir ses parents, le jeune accusé qui n'avait au moment des faits que 19 ans, avait répondu avec un étonnant sang-froid:
«Je n'étais plus un bébé. J'étais majeur et vacciné. Je n'avais plus besoin d'une quelconque autorisation pour aller en Allemagne.»
Le conseil Me Hocine Bouchina suivait religieusement ce mini-débat sans aucune intervention de sa part, car jusqu'à ce moment, tout se déroulait normalement et il n'y avait pas de quoi fouetter un chat!
Entre-temps, Regad, le président, continuait de répondre du tac au tac à l'ex-détenu, puisqu'il avait purgé toute la peine infligée lors du premier procès.
«Un tremplin que ce pays des Teutons. Votre destination était la Syrie via la Turquie! Et alors là, Dieu seul savait ce qui allait advenir de votre avenir», reprend le président qui allait une bonne fois pour toutes ôter l'envie à l'accusé beau et baraqué de jouer au chat et à la souris avec le tribunal criminel dont la composition du jour était loin de ce que pouvait espérer l'accusé pourtant jonglant avec le sang-froid légendaire propre aux prévenus convaincus de leur innocence comme le sont des policiers en mission de reconnaissance... Puis, comme si une petite inspiration venait de quitter le pupitre des magistrats et des jurés, en magistrat rompu aux questions ficelées, Regad pose une question qui allait prendre de court l'accusé déstabilisé mais non perturbé:
«Vous habitez aux Eucalyptus? Je pensais au chemin parcouru entre les Eucalyptus (El Harrach) et Berlin! Vous n'allez tout de même pas tenter de faire avaler au tribunal criminel que vous vous êtes rendu en Europe pour y faire du tourisme et ce, d'autant plus que vos correspondants, après étude de votre mobile, étaient des personnes aux pseudonymes bizarres tels que: Abou Sofiane, Abou Horaïra, Abou Soleimane, Abou Mot'aâb etc. Bien, bref! Nous avons ce qu'il faut comme réponses à nos nombreuses interrogations», siffle Regad qui ne semble pas souffrir des affres de la grosse chaleur qui sévit depuis un certain temps sur Alger et tout le littoral du pays et donc était prêt à poursuivre l'audience jusqu'à ce que l'accusé crache le tout et en entier! Le dialogue prenait fin pour le moment, le temps de permettre aux deux conseillers, à savoir l'expérimenté Djamel Zemmour et la réservée Nadia Amirouche de poser des questions au président qui saura les transmettre à l'accusé qui n'a pas flanché une seule minute, car il a comparu dans un procès qui est revenu de la Cour suprême avec la mention «casse et renvoi» et donc tout est à refaire. Sur le siège du ministère public, l'immense Naïma Amirat, prenait des notes, en vue de futures interventions utiles aux débats même si elle sait très bien que l'accusé s'est préparé en conséquence.
La parquetière, malgré le poids du gros boulot qui l'a fait plier, mais non pas baisser, se tient bien droite, comme pour avertir les plus aguerris aux audiences les plus chaudes qu'elle est prête à n'importe quel combat. La preuve est que Amirat, s'asseoit non pas pour regarder autour d'elle les parties s'entre-déchirer, mais pour participer réellement aux débats francs, parfois douloureux des procès où elle se doit de jouer le rôle principal, en l'occurrence celui de représentante du ministère public et donc de la société dans son costume le plus «habillé».
L'interrogatoire prendra fin après que le tribunal criminel eut usé de toute la panoplie de questions. A l'issue des délibérations, l'accusé écope de la même peine que lors du premier procès (3 ans de prison ferme).
Espérons pour une justice saine qu'il n'y ait pas encore un pourvoi et un autre procès ayant l'effet d'un coup d'épée dans l'eau.