Confraternité et solidarité dites-vous?

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Une immense magistrate, dont les qualités sont encore reconnues, tout comme sa générosité, a mal. Elle a mal car, au moment où elle s'attendait à être honorée, bénéficiaire d'un grade, mille fois mérité, son époux, le père de ses enfants a été arrêté avec la désastreuse accusation de corruption, et cerise sur la tarte, on lui ajouta les articles 176 et 177, c'est-à-dire l'association de malfaiteurs, loi n°04-15 du 10 novembre 2004. Ces articles ont été rédigés pour arriver à des peines maximales, pouvant atteindre les10 ans de réclusion! Cela s'annonçait très mal pour le couple, la famille, mais pas pour les collègues qui ont déjà tiré la couverture en attendant des jours meilleurs. Sur un autre plan, jusque-là, tout allait bien pour elle, sachant que la justice qu'elle sert depuis plus de 20 ans, ne peut se gourer sur sa moitié, un cadre supérieur ayant servi l'Etat comme il se doit et ce, durant 30 ans. Mais dans notre pays, il y a des mots et des mots, des concepts et expressions qui tuent. Par exemple, la corruption. Prononcer ce mot, c'est déjà une condamnation. Le répercuter, c'en est une autre. Généralement, lorsque la presse s'en empare, c'est là aussi, déjà le procès ou l'avant-procès avec tous les qualificatifs possibles et imaginables. C'est le scoop de l'année qui va faire les choux gras des gros titres des journaux à sensations, des titres douloureux pour les proches, les enfants surtout, sans faire attention aux dommages collatéraux que cela peut engendrer aux familles!

La vie est ainsi faite
Eh bien, figurez-vous que le lendemain, en arrivant comme à l'accoutumée très tôt au bureau, au quatrième étage, la très grande et belle juge du siège qu'elle est, constate avec stupeur que les couloirs habituellement assez bien fréquentés, étaient paradoxalement déserts. Très intelligente, madame la présidente a vite saisi le topo. Ses chers collègues la fuyaient, et visiblement, ils sont dans leurs bureaux, en train de casser du sucre sur le dos de madame, de son mari et tous les interpellés de l'affaire de l'année. La vie est ainsi faite: alors qu'une grande famille honorable est mouillée dans une sale affaire, les collègues, les «amis», les voisins et tout le bon voisinage, se terrent ou pire, s'emballent. De chuchotements en murmures, des «on dit que» à «il paraît que», les nouvelles se propagent à la vitesse d'un feu qui prend son départ d'une botte de foin à toute une récolte. C'est la ruine! C'est le délabrement de la famille, alors que la magistrate est envahie par le doute vite chassé de son esprit et de ses visions nocturnes.

Quel malheur!
La nuit, ah, la nuit. Qu'elle peut être longue cette première nuit sans Mohamed en audition dans les bureaux de la police judiciaire. Que peuvent bien faire les policiers à son très cher Mohamed? Elle pense haut: «Quel malheur, la nouvelle de l'arrestation de mon époux est vite arrivée au Palais de justice. Pourquoi mes collègues n'ont pas appelé, histoire de s'inquiéter et partager au moins ma douleur?» se dit-elle au plus profond d'elle-même avant de se ressaisir, d'avoir froid dans le dos. Et rien que d'y penser, elle a encore plus mal et plus froid dans l'échine dorsale. En juge du siège aguerrie et rompue aux procès sur la corruption, elle a une nette idée de ce qu'endure son époux en ce moment lors d'interrogatoires interminables et durs. De nombreuses fois, plusieurs accusés de corruption avaient dénoncé les éprouvants et pénibles dépassements supportés durant la détention préventive. Et pourtant, ligotée par l'arrêt de renvoi, la présidente passait outre, le couteau dans la plaie. «Je ne crois tout de même pas que mes collègues me fuient à cause de l'arrestation mon époux?» Ses pensées plongent au fond de ses tripes! Elle maudit Satan et tente d'oublier le doute du matin. Mais un
second incident allait édifier madame la présidente encore crédule quant à la solidarité, la confraternité et l'amitié entre les robes noires, entendez par là, celles des magistrats. Une véritable catastrophe.
En effet, l'épouse voulait voir son mari lorsqu'il arrivera au cinquième étage où se trouvent les juges d'instruction. Rien à faire, un des adjoints du procureur général s'y opposa fermement. Quel excès de zèle, mes amis! Ou quelle lâcheté! Devant ce refus, elle avait envie de rendre. Elle comprit alors que la justice qui entendait son cher Mohamed, ne se trouvait plus entre les mains de ses collègues, mais de la police, et quelle police! Celle qui va au fond, celle qui ne lâche rien, jusqu'à l'obtention de ce qu'elle veut en définitive. Elle voulait même se jeter dans le vide. Elle alla voir le ministre de la Justice, en vain. Vous pensez bien, qu'au moment où l'affaire avançait bien, le ministre allait prendre le risque de se mouiller pour ce magistrat devenu cadre dans une importante institution! «Mais non, voyons! Qui va s'occuper de Mohamed? Je dois vivre et lutter car il est innocent. Il sera jugé et sera à la maison aussitôt la fin du procès prononcée.»
L'instruction terminée et la liberté provisoire accordée à la chère moitié grâce à son acharnement auprès de la chancellière... qui lui devait bien ce «cadeau» - le procès en criminelle se tient finalement durant des jours entiers. L'interrogatoire de Mohamed. B. fut un véritable calvaire puisque toutes les questions posées à l'accusé, allaient mourir sur l'écueil de «non, monsieur le président!» à toutes les questions, la réponse est la même: «Non, monsieur le juge!» pour voir Mohamed être enfin acquitté. La morale de cette chronique est que cette juge, avec tous ses états de service et toutes les qualités de madame, a été ignorée et malmenée par ses pairs surtout, comme quoi, les adages amazighs qui disent à peu près ceci: «Ma misère vient de mon sang», ou que «du plus proche, émane le mal» sont toujours d'actualité. Quant à la corruption soi-disant combattue, elle est là où on ne peut pas la rencontrer. Tayeb Louh, le ministre de la Justice, garde des Sceaux en a longuement parlé depuis Tindouf où il était en visite récemment. Il en a parlé et a même averti que personne ne pourra y échapper, car la loi est au-dessus de tous. Ce qui est sûr c'est que du plus haut sommet de l'Etat, on est décidé à se débarrasser le plus vite possible du fléau de la corruption.
«Ma misère vient de mon sang»
Pour la justice qui a le bras long, personne ne peut arrêter le long cours serein de l'application de la loi. Clair, net et précis.
Aujourd'hui, madame est sereine, et reposée, malgré les travaux à la «Suprême» où s'échinent deux géants chargés de veiller à la bonne marche de la Cour suprême et qui ne donnent que de la satisfaction, nous nommons sans état d'âme le premier président, Slimane Boudi et le procureur général, Louardi Benabid, qu'il faut saluer pour l'entente qui les lie, alors que l'ex-accusé détenu Mohamed B. goûte à sa retraite mille fois méritée, quoi qu'il reste les traces indélébiles des tracas judiciaires et pas seulement, car les mauvaises langues n'ont pas de limites dans la critique d'une sommité qui ne s'est attirée que des foudres inattendues, au moment où tout le monde qui connaissait madame la présidente, s'attendait à la voir mieux placée. Dommage, madame. Allah retiendra tout le bien fait à la nation!