Le récidiviste à genoux

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Il fait très beau en cette saison d'automne. La ville est chamboulée, suite à un désordre créé par un carambolage de 18 voitures, survenu dans un endroit plat, sans écueil ni embûches et pourtant, le sinistre a failli endeuiller plusieurs familles car des élèves faisaient partie du long cortège d'autos roulant à vive allure, faisant confiance à l'état de la route. De l'autre côté de la route, une bâtisse ne paie pas de mine et pourtant, c'est un tribunal qui voit passer des centaines d'inculpés, à qui on reproche mille et un délits divers. Ce jour, c'est le procès de Abdessamie. G. Âgé de 27 ans, un inculpé de vol où il excelle, d'ailleurs fort bien, à telle enseigne qu'il est fort connu des juges et surtout des procureurs qui l'entendent à chaque interpellation. Il est aussi redouté par les juges du siège qui n'en peuvent plus de supporter ses ronronnantes lamentations, crachées à l'audience à chaque comparution.

Groggy
Ce récidiviste et amoureux fou de l'application de l'article 350 du Code pénal, ne peut s'empêcher de crier à la «hogra» à chaque comparution. Ce dimanche ensoleillé, la vivifiante présidente prend les devants en annonçant tout de go: «Alors, inculpé, on vous a pris au crépuscule près d'une fenêtre d'une villa en train de scier les barreaux. Qu'est-ce- que c'est que cette histoire encore qui vient nous donner le tournis? Vous n'allez tout de même pas récuser cette accusation qui repose sur la présence de deux barres de fer déjà sciées, d'un couteau et d'un lourd marteau, qui peut servir à quoi, je me le demande!».
Le malfaiteur est déjà groggy et aucun mot ne s'échappe de sa large bouche dont les lèvres sèches, donnent un aperçu de l'état dans lequel se trouve Abdessamie. G. Qui cherche visiblement ses mots, mais la, la juge a commencé les hostilités avec rapidité. Aussi, après des efforts, il arrive enfin à prononcer quelques mots pour regretter son acte. C'est ce moment que choisit la magistrate pour répliquer à l'inculpé de fort belle manière, au sujet des regrets qui ont jailli d'une bouche pleine de mots creux, vagues et mensongers. Oui, la juge ne connaît que très bien cet énergumène depuis un certain moment et elle a de quoi calmer ses ardeurs. Elle possède les outils! «Ecoutez, le mieux pour vous est de cesser de jouer avec le feu ou même de s'en approcher car à vouloir trop s'y frotter, on finit par se brûler et drôlement! C'est là le conseil que je vous offre avant qu'il ne soit trop tard! Il est vrai que vous en êtes encore aux petits délits. Et je crains que, dans l'état où vous êtes, vous ne vouliez passer aux plus grands délits, et alors là... Je ne vous dis pas.» La salle est toute ouïe et les gens, les habitués surtout, murmurent dans un brouhaha indescriptible et commentent à voix basse le «prêche» de madame la présidente qui a parlé sans haine, ni passion.

Un gant d'acier
Mieux! Elle laisse les gens parler entre eux et elle sait dans quel but elle le fait. Elle vise la sensibilisation. Oh, oui, le rôle du magistrat est de veiller à la saine application de la loi, mais aussi à faire, pourquoi pas, dans un domaine plus vaste: la prévention, quand elle le peut! L'inculpé est aux anges car des conseils gratuits ne peuvent que le «ranimer» et peut-être le remettre sur le droit chemin. Pour la première fois, il pleure silencieusement. Il connaît très bien cette juge et dès qu'elle commence à distribuer des conseils gratis, c'est l'annonce sereine du placement de la main de fer dans un gant d'acier! Le procureur est prié de requérir. Il le fait sans état d'âme: «Trois années d'emprisonnement ferme!».
Ce sera le verdict annoncé sur le siège par un juge qui sait s'y prendre!