La belle et le coléreux

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Le tableau se présente ainsi dans la vaste salle d'audience de la cour d'Alger, sise sur l'esplanade Emiliano Zapata du Ruisseau. Abdenour Amrani, le président de la chambre pénale est entouré de ses précieux conseillers, Kamel Sidi Moussa et Zahia Gazem, alors que le siège du ministère public est occupé par le rigide Yessaâd qui semble s'amuser aujourd'hui avec cette histoire d'amour qui a viré, le temps d'une fessée reçue par la belle Karima, que le fiancé barbu, Oussama. J. lui a donnée. D'emblée, le juge joue le jeu du prévenu:
«Alors, on a corrigé sa future moitié? Ce n'est pas bien et ce n'est même pas recommandé! Ou alors, vous êtes un fervent admirateur de l'adage qui indique à tort ou à raison: «Qui aime bien, châtie bien.» n'est-ce pas? Ou bien je me trompe?» récite sans ponctuation, le magistrat nullement affecté par le flot de larmes argentées, que laisse échapper Karima.
Le prévenu, lui, suit, mais ne répond pas tout de suite aux questions du juge qui ne semble pas pressé d'obtenir des réponses à ses questions. Le président jette un oeil à droite, du côté de Zahia Gazem, la seconde conseillère qui comprend vite ce que cherche le collègue: du secours devant l'incompréhensible silence de Oussama. Or, ce dernier, comme si une fée venait de passer par là, s'exclame, comme s'il venait subitement d'avoir peur de quelque chose ou de quelqu'un: «Je ne lui ai pas fait mal, je le jure!». Et le magistrat de reprendre: «Ah, c'est bon comme aveu, la cour est heureuse de ce gain de temps!», dit triomphalement Amrani qui trouve ce prévenu si sympa qu'il pense un instant lever l'audience, rentrer chez lui avec le sentiment d'avoir accompli son devoir. Mais la fin des débats est encore loin, car rien n'a été dit par les parties en présence. Il s'adresse alors à la fiancée qui s'essuie les cils, avec un mouchoir blanc, signe de paix: «Et vous, qu'avez-vous à ajouter à votre plainte?» lance le juge qui ne va pas être surpris par la rapide réponse de la dame: «Je demande à la justice de pardonner le dérangement causé. J'ai réfléchi aux fâcheuses conséquences de ma plainte», marmonne sans panique, la femme qui va avoir froid dans le dos à la réplique du président. Il va effectivement articuler derrière sa belle paire de lunettes noires qui cachent son regard malicieux et serein: «Pardon, pardon, c'est vous qui le dites. Mettez-vous d'accord avec le champion de l'opportunité des poursuites s'il accepte ou non vos excuses et votre retrait de la plainte. On vous a pourtant avertie des douloureuses conséquences du geste de votre bien-aimé! Ce n'est pas facile de reculer devant de tels propos débités par vos soins et contresignés au bas de la page du procès-verbal du parquet et le jugement porte la confirmation de la plainte, les débats où vous avez descendu en flammes votre fiancé agresseur ici présent!» Puis, comme pour dégeler l'atmosphère, Amrani dit à la femme qu'il fera tout pour éviter la taule à son bien-aimé et que de toutes les façons, s'il était enfermé à l'issue de l'audience, nous saurons tous qui en est la cause en brandissant la plainte comme preuve!
Dans la salle d'audience, l'assistance prit en sympathie ce couple fantasque, bizarre, qui jongle avec l'amour, flirte avec la taule, ne quittant pas l'autre des yeux et chacun au point de s'amouracher des débats qui auraient pu être autre chose que des poursuites. «Oh, là, arrêtez donc de vous regarder ainsi!»
Le juge demanda à l'inculpé s'il aimait toujours sa fiancée, en déplaçant la même question à la fille; la réponse était toute trouvée: c'est oui!
Le juge regarda tour à tour Gazem et Sidi Moussa, ses conseillers, comme pour leur signifier son contentement qu'il n'y ait pas de haine et donc, c'est réparable, comme dégâts! Remarquez que lorsqu'une rixe, une bagarre ou un méchant et vulgaire échange verbal, ont lieu, le calme ne peut être réinstauré qu'après la présentation d'excuses des parties en présence ou, à la rigueur, d'une partie considérée comme étant prenante dans le malentendu.
La mise au point effectuée, Amrani, le juge, passe la parole à Yessaâd, le représentant du ministère public, qui a préféré en rire, car il estime qu'un procureur n'a pas de temps à perdre, et même le tribunal avec des amoureux qui se haïssent d' «amour» impossible, et comme dirait un humoriste connu: «Je t'aime, moi non plus!».
L'application de la loi est demandée par Yessaâd qui finira sa courte, mais significative intervention, par un large sourire rayonnant qui en dit long... Amrani, le juge annonce la mise en examen de l'affaire pour la semaine suivante.