Le père, le fils et l'avocate

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Il était midi passé de quelques minutes, lorsque la greffière appela un papa, son fils et sa fille à la barre. Personne ne savait à quoi l'assistance allait assister. Selma Bédri, la pétillante présidente de la section correctionnelle de Rouiba (cour d'Alger), était en voie de liquider un rôle monumental, puisque ce samedi, pas moins d'une soixantaine d'affaires étaient sur le pupitre de la juge qui en a vu d'autres. Il faut vite imaginer que Bédri a commencé les débats à neuf heures et qu'à midi passé, elle n'avait pas encore épuisé son sac à poursuites. Elle passa sa petite quenotte sur son beau visage brun que mettait en valeur une belle chevelure tombant nette sur ses frêles épaules et déclara tout de go:
«Hadj, vous avez déposé plainte à l'encontre de votre fille et de votre fils. Savez-vous ce que vous avez entrepris? Puisque la plainte porte sur les menaces, vous devez aussi savoir que cet article de loi n'est pas facile. Il faudra tout à l'heure le prouver.»
Un long silence noie toute la salle d'audience où ne sont restés que les derniers arrivés pour être entendus en qualité d'inculpés, bons pour la comparution immédiate. Comme c'est la coutume à Rouiba, et depuis des années, le service d'ordre est attentif, gentil, courtois, disponible, vigilant, mais ferme.
Les deux inculpés sont frère et soeur. Cette dernière est avocate. Une avocate de cinquante ans, inculpée, ne peut pas être rencontrée à chaque coin de rue et à chaque audience. Ce jour est noir pour le conseil: une avocate affable, gentille et serviable, qui se trouve sous le coup d'une inculpation de menaces et pour clore le tout, poursuivie par son propre père, malade et âgé de quatre-vingt-deux ans.
A ses côtés, se tient son jeune frère, lui aussi coincé par les sèches poursuites. A gauche des inculpés, la victime et de l'unique avocat, le représentant du ministère public, qui est carrément assis, tel un bonze.
D'ailleurs, il n'aura même pas à trop intervenir, Bédri, en professionnelle qu'elle est, mènera la felouque à bon port, car elle a deviné au début du procès que cette histoire tient à un fil à couper le beurre et les faits seront donnés par la victime en personne, tant la rancune la rongeait.
En effet, tout ce drame familial qui a vu le patriarche mettre dehors ses deux enfants, mariés et parents d'enfants sur les sept que compte El Hadj, provient du fameux malentendu marâtre-enfants! La victime l'a dit et répété sans trembler:
«C'est ma femme. J'entends qu'elle soit respectée jusqu'à la fin. C'est clair, non? Je ne le répéterai plus, vous êtes chez moi, vous vous comporterez comme je l'entends, du moins, toi, (il désigne la fille de l'index en guise d'avertissement) tu as intérêt à ne plus rien dire tant que je suis vivant!». Puis il s'adresse au fils, confus, la tête basse, muet, ne trouvant aucune couverture afin de s'envelopper dedans, car la honte l'habitait et le recouvrait entièrement:
Quant à toi, ne t'avise plus de remettre les pieds chez moi. Tu es un homme, non? Va chercher une bicoque où loger ta famille! Cela t'apprendra à te frotter à ton père malade, diminué, écrasé, mais toujours debout veillant sur sa femme qui ne m'a jamais laissé tomber.»
Entre-temps, le jeune parquetier fraîchement débarqué du tribunal d'El Djamel (cour d'Oran), feuilletait le Code pénal, probablement à la recherche de l'article reprenant «les menaces», le 284 (ordonnance n°75 -47 du 17 juin 1975). Mais ce qui est navrant, triste et frappant dans ce cas d'espèce, c'est le simple fait que les menaces ont été proférées par des enfants, à l'encontre du père.
Le drame, c'est aussi que cette histoire est arrivée à la suite du remariage du patriarche. On, devine aisément que les histoires étaient quotidiennes.
Le bol et son ras sont venus au mauvais moment: le papa a parlé longtemps, reparlé, menacé, averti, tournoyé la canne sans pour autant l'utiliser. Il faut aussi et surtout préciser que Selma Bédri, la juge, a su écouter tout le monde et compris ce qu'il fallait faire.
La fille avocate était étranglée par l'émotion et assuré le tribunal que son père a surtout dit des trucs qui dépassaient ses pensées.
Le fils a aussi pleuré. Pleuré d'avoir été mis à la porte par papa. Mais le vieil avocat a affirmé bien connaître la famille et qu'il saura, avec le temps, réconcilier toute la famille. Ce qui est à signaler, c'est le fait de voir le père parler en même temps que le conseil plaidait, agacé, mais non dérangé. Loin de là! Bédri est tout de même presqu'heureuse que les débats aient pris fin sans accrocs.
Rappelons que le papa - victime de menaces de la part de ses propres gosses, s'est tellement plaint, en faisant les cent pas à la barre, que les présents se sont sentis interpellés. Après que les enfants se sont excusés auprès du paternel, la juge a décidé une mise en examen du dossier, un dossier à oublier au plus vite!