Deux procès en un

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Lorsque trois jours avant la tenue de cette journée, les policiers avaient eu du mal à maîtriser les deux inculpés, et par la même occasion, les deux victimes, les non-initiés avaient compris que les faits étaient mis sur le compte de Nadir. D., le petit homme qui avait fichu une raclée mémorable à Madjid. E.
Devant une chambrée de voisins alertés par les cris de la soeur de Madjid, qui avait eu peur pour son frangin, pourtant un mastodonte difficilement abordable. En réalité, les deux voisins s'étaient pris au collet le matin des faits que chaque partie raconte à sa manière. Pour dénouer cet écheveau, il n'y avait qu'un magistrat d'envergure pour arriver à la vérité. Seulement, il fallait du temps, de la classe du juge et même du procureur, qui, une fois n'est pas coutume, avait grandement participé à la recherche de la vérité. Quant aux témoins, ce fut une pure perte de temps pour le tribunal qui a bien fait de s'en passer pour aller droit sur la chute qui sera excellente, quoique douloureuse parfois, lorsque les deux messieurs avaient des écarts de langage que le juge empêchera par une maestria dont il a le secret! Comme l'impose la procédure, on écoutera chaque partie seule car l'inculpé de neuf heures trente, sera la victime de coups et blessures volontaires, deux heures plus tard!
Les deux inculpés le seront pour coups et blessures volontaires réciproques, sur la base des «violences volontaires», article 264 (loi n° 06-23 du 30 décembre 2006)! Cela va, d'un an à cinq ans d'emprisonnement et d'une amende de 100.000 à 500.000 dinars! Tâche ardue pour les magistrats, surtout qu'ils devront se passer des témoins. Le premier inculpé à être entendu, sera évidemment le plus amoché des agressés: Madjid. E. qui débutera son récit par un mouvement d'épaules significatif à l'intention de Nadir qui ne le voit assurément pas. L'inculpé regarde bien du côté du procureur et s'adresse à lui, comme si c'était une vieille connaissance. Le juge intervient pour remettre les pendules à l'heure:
«Ici, quand on parle, on s'adresse uniquement au tribunal! Laissez monsieur le procureur suivre ce que vous avez à dire!» martèle le magistrat nullement énervé par de tels comportements! Madjid parle directement au juge qui semble satisfait de cette discipline.
«Voilà! dit d'emblée, le bonhomme, nous sommes des voisins depuis la nouvelle année de 2018. Je rencontre des personnes qui montent ou descendent les marches d'escaliers de notre immeuble qui compte cinq étages plus le rez-de-chaussée. Chemin faisant, il m'arrive de rencontrer sa jeune soeur qui me salue, je lui rends la pareille. Je précise que mademoiselle Adila est étudiante et est plus jeune que moi de deux années et je...
-Qui vous a donné son âge? Et d'ailleurs ce renseignement nous renseigne sur l'état d'avancement de votre connaissance; bref, ce n'est pas le sujet!
-Si, c'est justement le sujet. J'ai reçu une tannée pour avoir répondu à la fille. Ce monsieur m'a abordé par un uppercut! Je n'ai même pas eu le temps de savoir, le pourquoi de l'agression alors que je le connaissais à peine!
-Ecoutez, coupe le juge, vous avez certes le statut de victime, mais tout de même, vous causez en pleins escaliers avec tous les avantages qui suivent et vous ignorez le pourquoi de l'agression! C'est ce que j'appellerai de l'ignorance par anticipation! Que s'est-il passé par la suite?
-Je vous l'ai dit: il m'a massacré jusqu'à l'arrivée des voisins qui m'ont tiré de cette mauvaise passe. Ce n'est que bien plus tard que moi, j'ai...
-Ce n'est plus à vous de parler, mais à l'inculpé Nadir: vous, rejoignez le box et laissez donc la place à votre adversaire!» L'échange de place a lieu dans un silence de mosquée, un ven-
dredi à midi. Nadir lève la tête et jette: «Cet homme n'en est pas un! Je ne l'ai pas agressé pour rien, je l'ai surpris en train d'essayer d'embrasser la fille qui se défendait car c'est une fille vertueuse, pas comme ce voyou...
-Oh là! Oh là! Je vous ordonne de respecter tout le monde ici. Pas d'insultes ni de menaces, surtout! Sinon, je prendrai les dispositions que prévoit la loi!»
Nadir reprend la parole et dit une énormité, vue du côté de notre société:
«J'ai surpris sur le palier du troisième étage, cet homme en train de faire la bise à ma soeur qui, apparemment, n'en voulait pas, elle tentait même d'y échapper. C'est à ce moment que j'ai vu rouge et donc, j'ai réagi!
-Faire la bise, O.K, en quoi faire un geste pareil, peut coûter une raclée de ce genre? Et puis, cette bise enlevée sur un palier, un passage obligé à n'importe quel moment, pour tous les voisins, signifie quoi?
-Au bled, il aurait été sûrement tué à coups de centaines de grosses pierres, sans pour cela que les coupables auraient payé leur geste! Ils auraient lavé l'honneur qui est parti de la ville!
-Nous sommes en 2019 et en ville! Ne grossissez pas les faits! De nos jours lapider quelqu'un, peut coûter cher à ses auteurs, dit le juge, sans conviction. Il ne s'attendait évidemment pas à ce que quelqu'un lève le petit doigt pour se dénoncer! L'inculpé fait un petit commentaire que le juge rejette immédiatement sur place:
«Comment? Comment? S'il vous appartenait, il serait déjà enterré? Retirez immédiatement le commentaire, sinon!» Nadir marmonne ses regrets, baisse la tête et pense déjà à la sentence, car il commence par réaliser la gravité de son geste!
Le magistrat regarde alors du côté du parquet, invitant par là au réquisitoire.
Le procureur ne se fait pas prier et délègue d'office ses demandes au juge. Sur le siège, le président inflige une grosse amende aux deux voisins, histoire de leur montrer que des voisins, ça se respecte et ne s'esquintent pas.