C'était avant la Constitution de 2016

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Il y a bien longtemps, lorsque des à-plat-ventristes se faisaient passer pour des... juges, une triste histoire de tortures dans un poste de police a été narrée à la barre, d'une audience publique.

Ce tribunal se trouve dans une belle cité encore verte, avant que la moche gueule noire du béton ravageur, ne la rende quelconque. Depuis des années, nous vous avons présenté des plaidoiries hautes en couleur où le cinémascope le disputait à la vistavision. Cette situation était née, tant l'émotion était présente, quand la passion était absente. Maîtres Sofiane Chami et Sihem Temmar, les deux avocats de l'inculpé de conduite en état d'ivresse, ne viennent mettre leur grain de sel, en plaidant juste, fort et surtout en colère. La colère émane du fait que leur client avait été traité comme un accusé de tentative de coup d'Etat contre le chef d'Etat du régime en place, qu'il voulait non seulement renverser, mais pendre, alors qu'il ne s'agissait que de quelqu'un qui a pris des verres de trop et qui a pris le risque de prendre le volant. Suivons ces émouvantes interventions, qui, nous l'espérons, feront partie du passé noir.
Maître Sofiane Chami, d'abord, avait soigné sa plaidoirie. Tout en étant tranchant, il se voulait surtout crédible car, on n'accuse pas la police judiciaire sans preuves! En outre, le duo de conseils était enhardi par les indulgentes demandes du procureur qui a pourtant demandé la peine punitive dans les fourchettes de la loi. Et le représentant du ministère public s'est arrêté là, estimant que ce qui est arrivé au détenu, était le «prix» plus fort, qu'il ne méritait pour ce qu'il n'avait commis comme délit. Et le délit était quoi, svp? Un viol avec violence sur mineur de moins de quinze ans? Non! Un crime crapuleux avec préméditation? Non! Un braquage? Bien sûr, que non! Une tentative de meurtre sur une personnalité connue et estimée du peuple? Là aussi, non bien entendu! Ou bien encore une attaque à main armée dans un domicile familial? Rien de tout cela! Il s'agissait d'une conduite en état d'ivresse. Oui! Rien que pour cela, le pauvre bougre a reçu une de ces raclées, dont il se souviendra toute sa vie. Profitant d'une attention soutenue de la part des magistrats, l'avocat ne tournera point autour du pot. Il ne mettra pas non plus des gants pour débuter son énergique intervention. Il passera un de ces savons, depuis la barre, aux auteurs de cet acte abject, mais alors un savon comme jamais ils n'en ont eu sur la peau.
Il resta entendu que le conseil ne s'est point embarrassé de salamalecs pour dire cru ce qu'il avait à dire. Maître Sihem Temmar, la seconde avocate, ne restera pas les bras croisés et elle aussi, «rincera le linge essoré» par son aîné qui était tranchant, suivi de sa cadette qui s'est voulue coupante. L'assistance aura entendu ce que les conseils voulurent dire et ils appelèrent le chat: «chat». Maître Chami suppliera le tribunal de bien réfléchir avant de décider quoi que ce soit.
«Monsieur le président, nous vouons une immense admiration aux services de sécurité, tous corps confondus, pour l'excellente tâche qu'ils entreprennent, mais nous dénonçons fermement ceux qui s'adonnent à la torture qui n'a plus lieu d'être, surtout que nos enfants ont payé cher le prix de la disparition de ces honteuses et dégradantes pratiques.
C'est pourquoi, nous vous demandons avec force de ne pas prendre en considération le procès-verbal, signé sous la contrainte!» Lui succédant, Maître Temmar a voulu être brève pour ne pas marcher sur les plates-bandes de son confrère. Elle se contentera de faire en sorte à ce que «les deux plateaux de la balance soient au même niveau» et réussir ainsi à pousser le juge à plus de souplesse lors de la mise en examen qui sera très courte car l'indulgence du magistrat sera à la hauteur des espérances de l'inculpé, de ses parents et de l'assistance. Auparavant, le procureur, invité à requérir, a préféré se limiter aux seules demandes mécaniques: «une année d'emprisonnement ferme pour conduite en état d'ivresse».
Oh, le parquetier aurait voulu répliquer aux attaques en règle des deux défenseurs, mais a préféré se taire et faire oublier l'incident en attendant de prendre les mesures contre les «tortionnaires», en sa qualité de chef de la police judiciaire, à l'issue de la clôture de l'enquête interne. Quant aux deux défenseurs dont il faut saluer bas le courage d'avoir plaidé une juste cause, ils ont droit à un sec et bruyant; «Chapeau, Maîtres!».