Plutôt la mort...

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Une femme qui va être entendue pour la deuxième fois comme victime de la démence meurtrière du viol, devient finalement d'une monotonie exaspérante. La femme, qui est debout ce matin face à la présidente de la section correctionnelle du tribunal n'est pas une nouvelle invitée de la justice. Très tôt déjà, lorsqu'elle avait 13 ans, elle a été victime de violences volontaires, de viols répétés, de coups et blessures et de tentative de vol par une bande de jeunes désoeuvrés qui ont payé cher leur forfait, il y a de cela une demi-douzaine d'années. Elle est rejetée par tout son entourage, elle, qui n'est pas gâtée par les dons divins. Houria. Trente-sept ans en juillet prochain, est née sous X... à l'ouest de la capitale, elle n'a aucune chance d'être un jour, une femme comme n'importe quelle autre fille de son âge. A la voir ainsi, on ne lui donnerait pas son âge. «Vous semblez faire plus que votre âge! Montrez-moi un peu vos papiers, SVP: une façon comme une autre de vérifier vos dires!», lance, le visage fermé et pour cause, la juge.
Le destin a fait que Houria est encore une fois victime de viols répétés par, tenez -vous bien, une douzaine de voyous, la nuit étant le moment privilégié pour se libérer de la frustration... livrés à eux-mêmes, sans domicile fixe, ni papiers en règle.
Dépucelée alors qu'elle n'était qu'une fillette jouant à la poupée dans un bourg du pays, elle connaîtra les affres de la mère-fille qui tomba enceinte à 16 ans. Face à la présidente de la section correctionnelle, Houria H. gémit non pas de frustration, mais de colère. Elle semble en vouloir au destin qui a fait d'elle ce qu'elle est. Elle semble planer et le mot est à sa place. Ses habits sont O.K. Ses cheveux en bataille lui donnent l'air d'une lutteuse en fin de match perdu aux points.
La victime n'éprouve aucune difficulté à répondre à toutes les questions relatives aux inculpés, près de trente-huit sur la cinquantaine de prévenus impliqués dans ce drame. Elle ignore qui est le père de la fillette mise au monde il y a de cela six ans: elle pleure sans larmes. Elle a même oublié la manière de rigoler. Elle l'a dit à madame la présidente. Elle parle à voix basse.
Elle est comme freinée dans son désir d'aller au bout de ses récits et se reprend vite, juste pour ne pas oublier la suite de ses déclarations. A la question de savoir si G.M. était une droguée, la femme est formelle: «Non! Plus jamais! elle soulève sa manche bleue et nous pouvions voir de loin les marques indélébiles des piqûres, celles des tatouages, ou encore des marques de brûlures de cigarette lorsqu'elle vivait avec l'homme qui l'avait soi-disant accueillie quand elle avait fui le domicile parental et son douar situé à plus de 700 kilomètres.
Elle poursuit la réponse: «J'ai bu du vin, du blanc et du rouge, du whisky, de la bière. J'ai trop fumé de cigarettes, toutes marques confondues, j'ai pris des joints. J'ai touché à tous les interdits et commis tous les péchés!
Je ne me souviens plus du nombre de fois où j'ai été arrêtée. Le nombre de fois quand j'ai été agressée. Ma chair a, à chaque agression, crié au secours, sans échos
- Dites au tribunal par qui aviez-vous été violée? articule doucement le juge, cherchant probablement un moyen plus cool d'arriver à la vérité plus tôt que prévu.
- Le premier était Saâd H. mon voisin de cité au bled, venu à l'époque pour me déshonorer, m'humilier, me vider de tous les sens qui me permettaient de lever la tête au milieu des miens. Il n'a plus reparu pour être remplacé par Tidjani. M.,son copain à qui il a refilé mes coordonnées et ainsi de suite...
Ensuite, c'est devenu mon quotidien. J'ai pratiqué ce
«métier» un peu partout dans cette localité où je ne connaissais personne et où maintenant j'y suis comme une pestiférée! Il y a longtemps que je ne sais plus me promener sans me cacher dans les bus, les trains et les taxis clandestins.
-Cessez de dire ce métier, car ce n'en est pas un, voulez-vous?
- Oui, monsieur le président», répond la dame, ébranlée comme jamais, elle n'aura été.
Elle se retourne pour la première fois depuis le début du procès et nous avons le temps de bien la voir: son foulard étant tombé, nous la regardâmes pour la première fois. Son visage n'avait rien à voir avec sa voix. Sous le menton, sur les tempes, sur la joue, nous arrivons à voir des traces de brûlures profondes faites à l' aide de cigarettes, des griffures probablement causées par des concurrentes dans les rues qui sont devenues par la force des choses de grandes scènes où se jouent quotidiennement des drames à ne pas en finir.
Et dire qu'il y a des couples qui ont de gros problèmes de stérilité qui paieraient cher pour avoir un enfant qui pourrait être G. M. Ce bébé viendrait égayer le foyer où régneraient outre l'amour, l'aisance, le travail, les veillées les plus joyeuses les fêtes etc.
On n'avait pas à faire des poupons, dans ce cas-là! Un enfant, on l'a ou on ne l'a pas! Qu'y pouvons-nous faire? Seul l'avenir le dira. Et encore... Si l'avenir pouvait parler et exprimer ainsi ce voeu! Quant à G. M. elle a entendu le verdict où les condamnés l'étaient pour la plupart par défaut, car absents.
A propos, quel est le lendemain de cette femme qui a été, tour à tour, fille - mère, fille des trottoirs, fille à passes, puis femme sans lendemain heureux? Nul ne le sait...