Abandon d'enfants

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Les procès en correctionnelle vous donnent des situations parfois cocasses, à la limite du burlesque.

C'est ainsi que Madjid R. inculpé de non-paiement de pension alimentaire, s'est présenté à la barre en qualité de détenu, de mari trompé, de papa battu par ses six enfants, dont cinq gaillards âgés de quatorze à vingt-six ans. Le juge, lui, veut parler d'abandon, un point, c'est tout. L'ordonnance sous ses yeux, étant le guide du magistrat, il n'y a pas d'autres considérations, car il faut vite le préciser, c'est la loi. Madjid R., la cinquantaine dépassée largement, est traîné devant la section pénale pour abandon de famille. Il a six enfants dont deux mineurs. Coincé pour avoir laissé tomber sa famille, durant trois ans, il n'a pas trouvé meilleure parade que d'accuser la mère de ses enfants d'adultère.
«J'ai quitté le domicile car elle a invité un homme dans mon lit», lâche-t-il alors que Naïma, un fichu blanc sur sa tête fait la grimace: «Vulgaire personne... sois maudit!» tempête-t-elle devant un juge qui semblait être dépassé par cette victime au bizarre et moche comportement d'inculpée tant elle ignorait les us et coutumes des juridictions.
Oui, le président était ce jour, curieusement tolérant, lui qui est généralement pointilleux quant au respect dû entre adversaires, mais qui a vite saisi que cette famille ne règle ses différends qu'à coups d'insultes et de diffamations. Le juge se ressaisit tout de même: «Restons sur l'inculpation, voulez-vous?». Le prévenu rappelle que madame travaille, que, lui, ne fait rien. Naïma. H. s'écrie qu'il avait quatre cents mètres carrés, qu'il s'était remarié avec sa maîtresse. Madjid.L. conteste ces propos et demande même au juge que ses deux garçons âgés de 26 et 22 ans n'ont pas le droit à la pension alimentaire. Le président lui donne un coup de main: «Le tribunal pense que c'est à eux de vous verser une pension alimentaire s'il est prouvé qu'ils bossent». Il rit, le prévenu sourit. La dame grimace. Naïma ne fait que grimacer depuis qu'elle a vu un agent amener son mari du box à la barre.
Le procureur veut poser une question, mais au lieu d'aller à la fameuse question, il fait un dur commentaire: «Vous êtes incapable de fonder un foyer et je...» le prévenu l'interrompt sans l'autorisation du juge toujours aussi tolérant: «Nous sommes venus divorcer; ça n'a pas marché», madame marmonne. Elle lance des demi-mots. Visiblement, elle a quelque chose à dire et le montre au tribunal. Le président l'aide: «Qu'y a-t-il, Madame?».
«Il m'a épousée alors que je n'avais que seize ans. Il m'accuse aujourd'hui, d'adultère, après trente ans d'union féconde. Quelle honte!» pleure-t-elle. Le magistrat l'arrête net:
«Madame, soyez raisonnables! Nous sommes ici pour l'abandon de famille, et rien d'autre!» Cessez vos attaques indignes car en accusant ainsi votre mari, vous risquez d'éclabousser toute votre famille. Les gens sont machinalement méchants et peuvent vous prendre à votre propre jeu de massacre! Est - ce compris madame? Pensez à vos petits enfants, à leur avenir, au moment où ils iront à l'école aussi, à votre stature, tout comme à votre statut devant les terribles voisins qui ne sont pas tous des anges!» Pour mettre tout ce beau monde sur la même longueur d'onde, le magistrat invite le fougueux représentant du ministère public d'effectuer ses demandes. Il se lève et entame un court réquisitoire au cours duquel il a affirmé que l'inculpé joue la mauvaise foi. Il savait qu'elle a déposé plainte. La bonne dame a demandé deux cent quinze millions de centimes à titre de dommages et intérêts.
«C'est insuffisant. Qui va se substituer au père pour payer les dettes que la maman a contractées?», siffle une vieille dame qui attend probablement son tour. Excédée, la jeune juge bondit carrément du siège et fait immédiatement taire la bonne femme, sinon... Le parquetier intervient pour tomber sur le malheureux inculpé pour ce qui est de l'abandon de famille, fait prévu et puni par l'article 330 (loi n°06-23 du 20décembre 2006). Il lit l'article en question:
«Sont punis d'un emprisonnement de deux mois à un an et d'une amende de 25.000 DA à 100.000 DA:
1/ Le père ou la mère de famille qui abandonne, sans motif grave pendant plus de deux mois, la résidence familiale et se soustrait à toutes ses obligations d'ordre moral ou d'ordre matériel résultant de la puissance paternelle ou de la tutelle légale; le délai de deux mois ne pourra être interrompu que par un retour au foyer impliquant la volonté de reprendre définitivement la vie conjugale...
2/ le mari qui, sans motif grave, abandonne volontairement, pendant plus de deux mois, sa femme la sachant enceinte;
3/le père ou la mère que la déchéance paternelle soit ou non prononcée à leur égard, qui compromettent gravement, par de mauvais traitements, par des exemples pernicieux d'ivrognerie habituelle ou d'inconduite notoire, par un défaut de soins, ou par un manque de direction nécessaire, soit la santé, soit la sécurité, soit la moralité de leurs enfants ou d'un ou plusieurs de ces derniers.
Pour le premier et deuxième cas prévus par cet article, la poursuite n'est exercée que sur plainte de l'époux abandonné. Le pardon de la victime met fin aux poursuites pénales.
«Vous avez pris le risque de faire beaucoup d'enfants! Mais alors, qui va les faire vivre? L'Etat? Erreur! Ce sont vos bambins! C'est à vous seul de vous en occuper!
Enfin, pour ce qui est de l'empêchement de l'épouse, l'inculpé aurait dû déposer plainte pour obstruction.»
Après le fameux dernier mot que la loi accorde à l'inculpé, le juge fait mieux que tout ce beau monde réuni. Madjid R. écope d'une peine d'emprisonnement ferme de dix-huit mois et vingt mille dinars d'amende.