Le Ramadhan, la charité et les opportunistes

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Boule de cristal. Voici venu le mois sacré de Ramadhan. Le mois des restos de la rahma. Le mois du couffin du même nom. Le mois où tous les Algériens, riches et pauvres, mangeront à leur faim. Tout est prévu pour cela. Il y a le ministère de la Solidarité nationale qui s'en occupe. Il y a aussi le Croissant-Rouge algérien qui lui prête main forte. Il y a enfin les particuliers charitables qui apportent leurs concours. Le mois sacré de Ramadhan c'est aussi celui de la «haute saison» pour le commerce. Les prix flambent et la consommation plafonne. Le mois sacré de Ramadhan c'est celui de l'augmentation du gaspillage. Et enfin, disons-le tout net, le mois de Ramadhan c'est le mois où la compétitivité est proche de zéro du fait de l'action combinée du manque de sommeil et des tiraillements du ventre. Un mois très particulier où tout va dans tous les sens. Sans boussole. Au gré de l'improvisation. Des aides sont prévues pour les pauvres sans savoir comment les identifier. Des contrôles des prix sont renforcés alors que ce sont les consommateurs eux-mêmes qui sont la cause de leurs flambées. Pour être plus précis, tous les phénomènes énoncés plus haut ont cours toute l'année, mais ils culminent durant le mois de Ramadhan. Prenons l'aide aux démunis. Le budget prévu pour ce mois par le ministère de la Solidarité nationale sera de 780 millions de dinars soit 78 milliards de centimes. Ce montant ne représente que «7% du montant global consacré à cette opération» précise la ministre de ce département, Mounia Meslem. On comprend que l'opération ne s'arrête pas au seul mois de Ramadhan mais court toute l'année. Nous ne pouvons pas et personne ne peut dire si cette enveloppe correspond réellement au nombre des démunis du pays et de leurs besoins. Pour la simple raison que leur identification est aléatoire. Mme Meslem elle-même vient d'annoncer, il y a quelques jours, qu'un plan d'action national est en cours d'élaboration. Il devra permettre, selon elle, de «donner la définition scientifique et sociale d'une personne pauvre et nécessiteuse en Algérie et fixer la nature des aides directes et indirectes destinées à ces catégories». Résultat des courses et en attendant la mise au point de ce plan d'action c'est la «navigation à vue». Ce n'est point un reproche, mais plutôt l'occasion d'affirmer que la mission est proche de l'impossible. Quel est l'instrument fiable avec lequel on peut déterminer avec exactitude que telle personne est ou n'est pas démunie? Quels sont les normes et les critères qui peuvent être adoptés? Rien de tout cela n'existe. Alors les pouvoirs publics s'en remettent aux directions de l'action sociale des territoires. Le Croissant-Rouge, lui, s'en remet «aux notables, imams et zaouïas». C'est dire le dilemme auquel sont confrontés les organismes chargés d'aider les démunis.
A défaut d'outils de précision, il y a des constats à partir desquels on peut se faire une idée sur l'étendue de la population concernée. Comme nous l'avons dit plus haut, si les prix à la consommation flambent durant le Ramadhan, c'est le résultat d'une forte augmentation de la demande. Ceci d'une part. D'autre part le volume des déchets ménagers augmente avec même des parties inacceptables de gaspillage comme le pain. Les subventions sur les produits de première nécessité et même les autres (carburants, électricité, etc.) coûtent cher à l'Etat, mais agissent positivement sur le pouvoir d'achat des ménages. Des pauvres et des riches. Si l'on considère que l'économie informelle emploie près de 4 millions de personnes (source ONS 2012), ce sont autant de citoyens qui pourraient facilement être considérés comme démunis puisque leurs revenus n'apparaissent nulle part. Si l'on retient que les travaux pénibles (agriculture, bâtiments et travaux publics) sont de moins en moins acceptés par les Algériens à la grande satisfaction des Subsahariens. Si on garde en mémoire que les femmes de ménages ont disparu des foyers, ce sont là autant d'indices qui permettent, au moins, de réduire substantiellement toutes les estimations alarmistes.
Un chose est sûre, il reste certainement quelques démunis, mais personne n'a faim en Algérie. Ces couffins et ces restos du Ramadhan à grand tapage médiatique devraient disparaître du paysage en privilégiant des actions d'aides plus discrètes, plus efficaces et durant toute l'année. La dignité des bénéficiaires s'en porterait mieux. Et les opportunistes comme dirait Mme Benhabylès du Croissant-Rouge algérien, n'auraient plus rien «à se mettre sous la dent» de ce côté-là. «Ramdhan be Saha ou Lahna» à toutes et à tous!