Le 19 mars et les 3 parties en présence

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A nos martyrs, le peuple reconnaissant. Lorsque le 18 mars 1962, le chef de la délégation algérienne aux négociations d'Evian, Krim Belkacem, apposa sa signature face à celles des négociateurs français, Louis Joxe, Robert Buron et Jean de Broglie, au bas du document qui mettait fin à la guerre d'Algérie, il devait être submergé par les images de ses cinq compagnons, (Mourad Didouche, Mostefa Ben Boulaïd, Larbi Ben M'hidi, Mohamed Boudiaf et Rabah Bitat) qui avaient décidé, ensemble, de déclencher, le 1er Novembre 1954, la guerre de Libération nationale. Huit années séparaient les deux dates. Trois des anciens compagnons de Krim Belkacem, Mourad Didouche, Mostafa Ben Boulaïd et Larbi Ben M'hidi, étaient tombés au champ d'honneur. Ce sont toutes ces pensées qui s'entrechoquaient dans l'esprit du chef de la délégation algérienne à Evian. La première de ces pensées est d'avoir vu juste pour décider de passer à la lutte armée. La seconde est cette pensée émue du souvenir de ses compagnons disparus, qui l'envahissait. La troisième est l'extraordinaire fierté d'avoir gagné la guerre engagée, au début, contre l'une des plus puissantes armées du monde avec des moyens dérisoires. Krim et ses cinq compagnons avaient réussi, ce 18 mars 1962, leur défi de libérer leur pays et leurs compatriotes d'une occupation qui avait duré un siècle et demi. De l'autre côté de la table, la délégation officielle de l'Etat français présidé par le général de Gaulle qui voulait «délester la France du boulet algérien». Et puis, absente de la table des négociations, mais bien présente sur le théâtre des opérations, une troisième partie composée de «Français d'Algérie» qui n'était d'accord ni avec l'Etat français ni avec le peuple algérien qui aspirait à l'indépendance. C'est une troisième force qui rassemblait les Espagnols, les Italiens, les Maltais qui s'étaient installés en Algérie. La plupart n'avaient jamais mis les pieds dans l'Hexagone et ne connaissaient rien de la vie des Français. Ils ont été rejoints par la suite par les harkis. C'est ce magma qui donna naissance à l'OAS (Organisation armée secrète) qui a combattu tout à la fois, le peuple algérien et les Français qui étaient pour l'indépendance de l'Algérie. Jusqu'à De Gaulle qui était à leurs yeux «un traître». Donc, le 19 mars 1962, il y avait trois forces en présence dans cette «guerre d'Algérie» désignée officiellement par la France, jusqu'en 1999, comme étant «des opérations de maintien de l'ordre». Il y avait l'Etat français, le GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne) et l'OAS que Krim Belkacem appelait «l'ennemi commun» que nous avons avec l'Etat français. Ceci dit, le 19 mars représente le jour de la Victoire pour tous les Algériens. C'est aussi un jour de fête pour les Français qui ne voulaient plus envoyer leurs enfants se faire tuer dans une guerre qui ne les concernait pas. Pour les pieds-noirs, c'est différent. Ils se sont laissés berner par l'OAS qui les a poussés à quitter massivement l'Algérie après le 19 mars 1962. Quatre jours après la signature des accords d'Evian, soit le 23 mars 1962, l'OAS avait pris en otage les pieds-noirs de Bab El Oued en tirant sur les militaires français qui finirent par déclarer le quartier «en état de siège». Le 26 mars, une manifestation de Français d'Algérie pour soutenir les «assiégés» de Bab El Oued se fait «canarder» à la rue d'Isly (Grande Poste). Bilan: une centaine de morts et plusieurs centaines de blessés. Les premiers coups de feu sont partis des balcons des pieds-noirs. Le 2 mai de la même année, l'OAS fait exploser une voiture piégée au port d'Alger. Bilan 200 morts et plusieurs autres blessés parmi les dockers exclusivement algériens. Suivie par la politique de la terre brûlée. De l'autre côté de la Méditerranée, la situation n'était guère meilleure. Il faut rappeler que le 4 mai de cette année-là, le général de Gaulle a déclaré au cours du Conseil des ministres que «l'intérêt de la France a cessé de se confondre avec celui des pieds-noirs». Des personnalités françaises très en vue comme le maire de Marseille, Gaston Defferre, qui a déclaré en juillet 1962, à propos de ce qu'on appelait les rapatriés, «Qu'ils aillent se réadapter ailleurs». Toujours en France, le secrétaire d'Etat aux rapatriés (1961-1962), Robert Boulin, n'était pas dans des conditions plus accueillantes. On lui doit même une loi «relative à l'accueil et à la réinstallation des Français d'Outre-Mer», qui le moins que l'on puisse dire, est qu'elle ne fut pas du goût des rapatriés. Robert Boulin fut découvert mort dans un étang en 1979. A ce jour, une information judiciaire sur les causes de sa mort est toujours ouverte par le parquet de Versailles (France). Au final, le 19 mars 1962, l'Etat français et le GPRA ont mis fin à la guerre d'Algérie. Une troisième force de rapatriés ne veut pas de la paix!