L'argent qui humilie des médecins

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Indignité. Cette semaine, c'est un véritable réquisitoire, contre certains médecins, que des responsables du ministère de la Santé ont étalé sur la voie publique. Ils ont confié à l'APS comment certains praticiens se comportent à l'arrivée des inspecteurs lors de contrôles opérés dans des cliniques privées. Vous l'avez compris, il s'agit, entre autres, des praticiens du secteur public, qui font des «extra», en même temps, dans le secteur privé alors que la loi l'interdit. Le docteur Yahia Zeroual, de la direction de la santé et de la population (DSP) d'Alger cite des médecins qui «se sont enfuis en sautant de la fenêtre ou cachés dans les vestiaires», à l'arrivée des inspecteurs chargés du contrôle. Imaginez la scène. Pour une poignée de dinars, des médecins se comportent comme des vendeurs à la sauvette. Que font-ils de leur honorabilité? Que font-ils de la respectabilité que leur confère la blouse blanche? Que reste-t-il de leur autorité devant leurs malades? L'argent aura réussi à les avilir. On s'étonnera, après, de la disparition de la considération due à leur noble métier. A titre d'exemple, un accouchement dans une maternité publique est totalement gratuit. Dans le privé le même accouchement rapporte 120.000 DA. Pourquoi et comment? Il suffit à des médecins de la maternité publique, peu scrupuleux de «rediriger» leurs «clientes» vers la clinique privée où ils exercent clandestinement. Là, ils vantent les «vertus» de la césarienne et le tour est joué. Voilà qui explique le taux anormalement à la hausse, voire systématique dans le privé, des accouchements par césarienne. Avec cette «parade» esthétique d'une cicatrice moins visible de l'incision à l'horizontale qui a remplacé «l'ouverture» à la verticale. C'est franchement honteux. Il faut savoir que la majorité des cliniques privées emploie des praticiens du secteur public. Ces derniers ne sont pas les seuls dans ce nouveau genre de «commerce». Les «cabinards» (médecins privés exerçant dans leurs cabinets) font partie, eux aussi, des «employés» de cliniques privées. Souvent ils commencent par convaincre leurs patients des insuffisances du secteur public. Ensuite ils leur «conseillent» la clinique privée où ils exercent et où ils sont prêts à les recevoir avec des tarifs «réduits». En effet, les prix varient selon que le malade paye directement son médecin ou passe à la caisse de la clinique. Laquelle rétribue à son tour le médecin. Cette pratique ne fait pas l'unanimité des cliniques privées. Elles ne veulent pas être tributaires du médecin «cabinard» qui «dicte au malade pour quelle clinique opter». Tout n'est que question de fric. Le malade est leur dernier souci. Pour le docteur Fawzi Benachenhou, directeur des structures de santé de proximité au ministère de la Santé «ce qui pose un plus sérieux problème, ce sont les diverses infractions à l'éthique médicale, à savoir les erreurs médicales, l'exercice illégal pour les praticiens, ainsi que le non-respect des règles d'hygiène» constatées dans le privé. C'est-à-dire que même en payant cher, le malade n'est pas assuré de recevoir en retour de meilleures conditions que dans le public. Même en prenant le soin de ne pas généraliser ce genre de pratiques condamnables, il est à se demander si l'exercice de la médecine ne s'est pas transformé en un vulgaire commerce. Il y a la multiplication des actes prescrits pour un seul malade. Cela va des analyses aux interventions chirurgicales en passant par différentes explorations. Leur nécessité, mais surtout leur fiabilité ne sont pas toujours démontrées. Les mêmes analyses, à la même période, d'une même affection d'un même malade peuvent fournir des résultats différents. Quant à l'imagerie, l'histoire est ancienne et perdure. Les équipements du secteur public sont souvent en panne. A la place, une imagerie privée n'est jamais loin. Pour rétablir le cours normal de l'exercice de la médecine dans notre pays, le gouvernement à lui seul ne suffira pas. L'implication des praticiens eux-mêmes, intègres s'entend, les associations de malades (non affiliées à des labos), la Cnas, les gestionnaires de structures de santé publiques et privées, tous devraient s'asseoir autour d'une table pour s'entendre sur la stratégie à adopter afin de sortir la santé de ce marasme et de cette incurie. Dans l'état actuel des choses, personne n'est gagnant. Ni le malade par la mauvaise qualité des soins ni le médecin par l'érosion de la confiance (voire même le manque de respect) du malade ni l'Etat par les dépenses de santé irrationnelles. Il s'agit d'une poignée d'intervenants qui «polluent» ce secteur hautement sensible et à caractère humanitaire qu'il faudra neutraliser. Dans l'intérêt général de l'Algérie et des Algériens!