ERIC FONTENAU, DESSINATEUR FRANÇAIS, À L'EXPRESSION

"On a beaucoup de choses à partager"

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Décembre dernier l'Institut français d'Alger a accueilli la superbe exposition «Le voyage à Alger» d'un dessinateur pas comme les autres. Une expo qui lui a permis, dit-il de rendre compte d'un spectacle... «Le spectacle du tout.» Le visiteur de l'exposition a eu à se confronter à un tableau panoramique constitué de 25 dessins juxtaposés (14m de long et 2m de haut). Ce tableau kaléidoscopique avait recouvert la totalité du grand mur de la galerie de l'institut. Les thèmes dominants étaient surtout ceux de la nature (végétation, topographie, espaces maritimes...). Accompagnant ces dessins, un livre a été édité chez Dar El Hikma avec le concours de l'IFA. Présent encore à Alger, le dessinateur français est allé à la rencontre de son public mercredi soir au 88 rue Didouche-Mourad pour lever le voile sur ces mystérieux dessins réalisés en noir et blanc telle une veloute de fumée sur un papier tendre et sensuel...

L' Expression: Pourquoi ce livre d'abord?
Eric Fontenau:
Le livre illustre une expo qui a lieu à l'IF d'Alger et en fait, les images qu'il y a dans ce livre correspondent donc à cette expo. J'étais venu en résidence ici, j'avais fait des photos il y a un an; je m'étais promené dans Alger, mais aussi à Tipasa, un peu à la campagne et à mon retour en France j'ai fait une série de 28 dessins de 1,20 m par 80 centimètres chacun, d'assez grandes tailles. Et ça constitue une sorte de voyage entre Alger et Tipasa. J'ai travaillé d'après les photos, mais ce sont des dessins que j'expose. Le livre est édité ici à Alger à la maison d'édition El Hikma. Avec la collaboration de l'IFA, et des sponsors...

Comment s'est opéré le choix de votre villégiature dans Alger et Tipasa et partant de ces dessins?
Parce que d'abord pour nous c'est ce qu'il y a de plus facile quand on veut sortir d'Alger, c'est d'aller vers Tipasa et en plus il y a un musée où j'ai pu avoir des documents, des photos chez un antiquaire et c'est à partir de ce corpus photographique que j'ai pu faire des dessins sur le thème de l'Algérie entre Alger et Tipasa.

Pouvez-vous nous parler de votre démarche esthétique
Du point de vue technique c'est de la pierre noire sur papier arche. Ce dernier est un papier qui est très chaleureux. Il a une espèce de matière spéciale. Quand je frotte avec un chiffon mon travail de dessins, ça rentre dans le papier et ça donne une qualité un peu veloutée. On dirait du velours noir quand c'est fait. Tout est noir et blanc.

Vous êtes donc exclusivement dessinateur...
Je fais aussi de la photo, mais comme moyen, un outil. Quand je fais une photo ce n'est pas pour faire une oeuvre, mais c'est plutôt pour avoir un motif qui m'a intéressé. Cela peut être une construction, un paysage, un objet, ma photo je ne l'expose jamais. Elle me sert pour faire des dessins.

Comment vous est venue cette attraction pour ce genre de dessins assez particuliers?
Je trouve la photo trop sèche, trop froide, même s'il y a des papiers photos qui sont chauds, pour moi cela ne me suffit pas. Par contre, transposer l'image photographique sur du papier arches de dessins qui est épais, qui peut même se plier, c'est plus intéressant, parfois un dessin je le plie en trois, car je trouve que le pli ça donne une sensualité particulière à l'image. Je peux faire ça avec du beau papier arches, mais je ne peux pas faire ça avec du papier photographique.

Pourquoi représenter Alger ou l'Algérie avec ces images qui relèvent beaucoup plus du paysage naturel, poterie ou patrimoine, c'est très hermétique...
Ce sont des photos que j'ai obtenues à Tipasa et que j'ai trouvé très intéressantes, même si elles étaient petites, après cela se transforme en dessins qui sont assez grands, qui font 90 par 60. Le fait de les agrandir, il se passe quelque chose et c'est cet acte où il se passe quelque chose dans le dessin qui m'intéresse. Voyez ce reflet. Tout le vase n'est pas dessiné, c'est juste une partie et ça suffisait pour moi pour la représentation de l'oeuvre. Cela n'est pas photographique. On sent que la photo est derrière, mais qu'elle est transposée dans un contexte différent et c'est cette transposition qui m'importe.

On peut dire peut-être que cela ressemble un peu aux estampes japonaises?
Oui, dans le sens où chez les Japonais souvent dans les estampes il n'y a pas de matière. Ça rentre dans le support. Si on passe sa main dans une peinture à l'huile, il y a de la matière, mais si on passe sa main sur un travail japonais c'est très lisse et là, c'est un peu comme ça, vous avez raison, parce qu'une fois que le dessin est là je le frotte un peu avec du coton et donc le noir rentre dans le papier.

Vous êtes artiste de formation donc?
Oui, j'ai fait l'université d'arts plastiques à Rennes, en France. Le dessin j'en fais depuis que je suis petit. J'adore ça. Je ne suis pas peintre ni sculpteur, mais par contre je dessine. J'adore ça, c'est très chaleureux. Ce qui est intéressant dans le dessin c'est que vous pouvez vous y mettre en deux secondes. Quand vous faites de la sculpture, il faut se préparer, aller chercher ses outils etc. la peinture aussi. Le dessin un peu moins, mais on l'apprend effectivement. J'ai appris un certain nombre de bases, mais j'ai un peu inventé mon système à moi. Cette histoire de faire que le pigment rentre dans le papier. Cela m'intéresse beaucoup.

Amine Malouf a signé votre préface. Comment a eu lieu votre rencontre avec lui?
Il est venu dans mon atelier en France, il a vu mes dessins et m'a proposé de me faire un texte; je lui ai dit «bien volontiers». Je n'avais pas de projet immédiat. Il y a deux ans ce projet est apparu. Il m'a reçu chez lui à Paris et m'a proposé donc de m'écrire un texte...

Pourquoi à votre avis?
Amine Malouf est libanais. Beaucoup de ses romans se passent en Afrique du Nord et mes photos c'est quelque chose qui le touchait. Je crois quand il a l'occasion, il aime bien montrer qu'il est aussi un ami de coeur de ces zones géographiques qui le touchent. Pour l'instant je vais rentrer en France et me remettre à travailler dans mon atelier, mais beaucoup m'ont conseillé d'aller voir la directrice du Musée d'art moderne et contemporain d'Alger. Pendant mon séjour à Alger j'ai continué à prendre des photos, fait des portraits. J'ai été frappé par l'hospitalité et l'accueil des Algériens. Même dans mes promenades, j'ai été interpellé et on m'a beaucoup parlé. J'ai trouvé cela sympathique. Preuve si l'on est qu'on a beaucoup de choses à se dire entre Français et Algériens. Beaucoup de collaborations naissent entre les deux pays et pas seulement dans le domaine culturel. Je trouve qu'il y a beaucoup de projets qui naissent entre les deux pays. Et c'est très bien. Cela va aussi dans le sens des souhaits tels que formulés par notre président Emmanuel Macron.