FÉVRIER 1995-FÉVRIER 2018, 23 ANS APRÈS

On attend toujours le printemps de Rachid Mimouni...

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La maladie a privé l'Algérie d'un autre monument qui était bien parti pour camper le rôle d'un des piliers de la littérature algérienne francophone.

Qui peut oublier, après avoir lu les romans de Rachid Mimouni, les personnages principaux et les intrigues de textes aussi pathétiques que ceux de «Le fleuve détourné», «Tombéza» ou encore «L'Honneur de la Tribu»? Des livres que Rachid Mimouni avait enchaînés au tout début de sa carrière, vite interrompue par une méchante maladie qui a causé son décès un certain 12 février 1995. Vingt-trois ans se sont écoulés depuis la disparition de Rachid Mimouni. Il reste tout de même l'un des meilleurs écrivains maghrébins d'expression française, à l'instar du Marocain Dris Chraïbi.
Il aurait pu encore aller beaucoup plus loin s'il n'était pas décédé si prématurément à l'âge de 50 ans seulement. Pour avoir une idée de cette regrettable disparition, voire de cette mort précoce, il faut peut-être rappeler que l'autre grand écrivain, Boualem Sansal, ami et collègue de Rachid Mimouni à l'Inped de Boumerdès, a lui, publié son premier roman, le chef-d'oeuvre «Le serment des barbares» quand il avait 50 ans! C'est dire que la maladie a privé l'Algérie ainsi d'un véritable monument qui était bien parti pour camper le rôle d'un des piliers de la littérature algérienne d'expression francophone. Pourtant, l'auteur d' «Une peine à vivre» avait bien voulu vivre. Il a d'abord résisté aux menaces des groupes islamistes armés qui allaient assassiner Tahar Djaout, Youcef Sebti, Saïd Mekbel, etc... puis, la menace se faisant persistante, Rachid Mimouni décide, la mort dans l'âme et le coeur déchiré, de quitter le pays.
Mais nostalgique qu'il était, il ne choisit pas la France comme la majorité des Algériens menacés à l'époque. Il s'installe juste à côté, au Maroc, pour éviter le dépaysement et pour rester près de son pays. Au Maroc, son inspiration s'est quelque peu amenuisée puisque les trois romans suscités resteront de loin ses meilleurs. Rachid Mimouni a animé des chroniques sur Radio Medi I pour s'exprimer autrement. Des chroniques qui ont été rassemblées sous forme de recueil intitulé tout simplement «Chroniques de Tanger».
Puis, le mal qui a frappé l'Algérie durant les années 90 se faisaient de plus en plus profond, Rachid Boudjedra a troqué momentanément son habit de romancier contre celui d'essayiste en écrivant l'ouvrage: «De la barbarie en général à l'islamisme en particulier.» Ce qui fait la spécificité et l'originalité de l'oeuvre romanesque de Rachid Mimouni, c'est bien sûr d'abord et avant tout, son talent d'écrivain. Sa langue est indéniablement implacable.
Rachid Mimouni fait preuve d'une maîtrise incontestable de l'écriture romanesque. L'autre atout de ses romans, c'est ce courage consistant à aborder, avec témérité, des sujets brûlants à l'époque du parti unique où toute voix discordante n'était pas la bienvenue. Par exemple, Rachid Mimouni a réussi à explorer à fond le thème de la bureaucratie en Algérie, dans ses romans, sans que ces derniers ne donnent l'air d'être à peine des reportages romancés. C'est d'ailleurs le génie de Rachid Mimouni. Ce dernier a aussi parlé de l'amour «à l'algérienne» dans ses livres, du détournement de la Révolution nationale dans son roman «Le fleuve détourné».
Un titre qui est devenu une expression consacrée et proverbiale en Algérie. La guerre d'Algérie est également omniprésente dans son oeuvre. Ayant lui-même connu une enfance très difficile, pendant la guerre d'indépendance, ajoutée à sa maladie chronique, Rachid Mimouni s'est donc inspiré de son propre vécu pour écrire le plus clair de son oeuvre. La sexualité est abordée par Rachid Mimouni, un thème tabou dans la littérature algérienne. La sexualité est un tabou qui n'a été brisé que par quelques écrivains dont fait partie Rachid Mimouni et dont Rachid Boudjedra a été le précurseur. Loin du style linéaire et narratif d'un Mouloud Feraoun ou d'un Mouloud Mammeri, Rachid Mimouni a été en quelque sorte sur les traces de Kateb Yacine. Ses romans sont des voyages permanents et tourmentés entre le passé et le présent de ses personnages. Son dernier et posthume roman, intitulé «La malédiction» a été dédié à Tahar Djaout, premier journaliste et écrivain assassiné par les terroristes. «À la mémoire de mon ami, l'écrivain Tahar Djaout, assassiné par un marchand de bonbons sur l'ordre d'un ancien tôlier», a écrit Rachid Mimouni.