71E FESTIVAL DE CANNES

"En Guerre": Vincent Lindon bouleversant

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Après avoir décroché un bouleversant Prix d'interprétation masculine à Cannes, avec «Le Prix du Travail», voilà que le binôme Brizé-Lindon remet les couverts, de nouveau, au menu «En Guerre», de la gastronomie de combat, pour faire court.

Stéphane Brizé avait dans un premier temps exploré les rives de l'intime, dans
le couple, la famille, avec cette acuité qui pencherait plus du côté de Pierre Bourdieu que de Félix Guattary. Deux spéléologues de l'être, dans la société chez l'un, dans sa gestion de soi chez l'Autre... Mais depuis, surtout «La loi du marché» (2015), le cinéaste français se faisait plus précis dans sa quête si particulière. Il rappelle à bien des égards, Martin Ritt, aux USA, celui de «Norma Rae», la Sally Field de Brizé, s'appelant... Vincent Lindon! Un caméléon à la peau de fauve, il reçoit, encaisse, se cabre, rend coup pour coup (pour reprendre le film-tract de Marin Karmiz), mais garde présente cette lueur dans le regard qui le «dérobotise», et le renvoie à son statut d'humain, donc sujet à la vulnérabilité.
Après avoir décroché un bouleversant Prix d'interprétation masculine à Cannes, avec «Le Prix du Travail», voilà que le binôme Brizé-Lindon remet les couverts, de nouveau, au menu «En Guerre», de la gastronomie de combat, pour faire court. Il y a de la variété dans le choix des ingrédients, comme le sont les points de vue mis en perspective, dans ce film et qui ne vont pas dans le même sens, bien au contraire. Et c'est ce qui fait la «saveur» de ce qui nous est offert, nous convives, invités à la table des vanités humaines. Car, il s'agit bien de vanité érigée en dogme, suggérée par un égoïsme devenu, de plus en plus, une règle dans les rapports humains et que la mondialisation aura fini d'en faire une valeur normative, contre laquelle les plus démunis se cognent comme contre un mur. C'est là que réside la plus grande des solitudes, celle anticipée, au début de la Révolution industrielle et qui proposait, face à l'implacable loi du profit, une plus grande union, syndicale l'avait-on baptisée, alors.
Mais voilà que la globalisation ayant réussi à se jouer des frontières, donc des lois, a tôt fait d'imposer un diktat contre lequel la riposte syndicale semble encore impuissante dans la plupart des situations.
Dans «En Guerre», c'est le projet de fermeture d'une usine à Agen, dans le sud de la France, qui va mettre le feu aux poudres et pousser à la confrontation indirecte, dans un temps, puis en un face-à-face des plus violents avec le propriétaire, allemand, de cette filiale française d'un grand groupe international. L'équation absurde, comme le montre Stéphane Brizé, est «simple», pourtant sans réponse dans la plupart des cas. En effet, le patronat n'a dans ces situations-là, jamais pu répondre à une question essentielle: pourquoi fermerait-on un site au moment où des bénéfices énormes sont engrangés et que d'énormes dividendes sont partagés entre actionnaires? Dans le film, le patron allemand, a bien évidemment, éludé cette question cardinale, car elle contient en elle-même le poison de la réponse: le profit.Laurent Amédéo (Vincent Lindon), le syndicaliste, qui porte à bout de bras, le combat contre cette injustice sociale, transformée en dogme, un peu partout dans le monde, en a fait la pierre angulaire de sa démarche qu'il essaie de partager avec ses camarades d'usine, avec plus ou moins de réussite. La division syndicale à laquelle, parvient le patron, en faisant miroiter une substantielle augmentation de la prime de départ, va sérieusement fissurer cette union.
Lindon est excellent, car il porte avec tant de justesse, cette histoire aux ambiguïtés aussi affichées que les ambitions portées comme une banderole de 1er Mai. Convaincant à un point de non-retour, car porté par la justesse de son combat, il ne voit pas que le bord du gouffre est si proche, le confondant, sans doute avec l'issue habituelle dans ce genre de conflit, le licenciement au bout du chemin. Il est lumineux dans cette solitude qu'on perçoit minante, on a envie de le serrer dans ses bras, pour le protéger, pour protéger aussi notre devenir. Il n'est pas dans le confort de la seule réflexion, mais surtout dans l'action.
C'est dire que le lâcher-prise équivaudrait pour lui, à un reniement de soi, même s'il voit se dessiner le chemin de traverse dans lequel sont en train de s'engouffrer certains de ses compagnons d'atelier et de peine. Il poursuivra jusqu'au bout, s'offrant seulement un petit temps de répit, un détour par la maternité, où sa fille vient de mettre au monde un petit garçon. Un moment de tendresse qui perdure, avec ce bébé dans les bras de jeune grand-père.
Il est aussi long ce moment de transmission, pense-t-on alors. Pas du tout! Un adieu? le plan suivant, muet, filmé (comme une image volée par un téléphone) montre un homme s'adressant à un interlocuteur probable, hors champ, avant de s'immoler. Un brasier humain. Fin. La guerre (pour la dignité) se nourrit, hélas, aussi de ces sacrifices, le Capital étant de plus en plus anthropophage.