NASSIMA CHABANE, CHANTEUSE DE MUSIQUE ANDALOUSE, À L'EXPRESSION

"Je chante pour transmettre notre héritage"

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Samedi 26 mai à partir de 22h à la salle El Mouggar, la chanteuse de musique classique algérienne ira à la rencontre de son public où elle rendra hommage à toutes ces femmes précurseurs qui ont osé occuper la scène quand celle-ci était l'apanage des hommes seulement. Ce sera un moment unique à ne pas rater. Elle revient dans cet entretien d'ailleurs sur ce passé musical riche, baigné par les voix de Fadila Dziria, Maâlma Yamna, Chikha Titma, mais pas que et nous parle aussi de son riche et fabuleux parcours dont on ne se lasse pas d'écouter...


L'Expression: Le mois de Ramadhan importe beaucoup. Vous aimez venir vous produire à Alger à chaque mois sacré du Ramadhan. Pour vous c'est quelque chose de très important. Parlez-nous de ça.
Nassima Chabane: Oui c'est quelque chose de très important et c'est un grand rendez-vous pour moi et pour mon public aussi. J'aime retrouver ce dernier durant ce mois sacré. Un mois de rencontre et celle-ci est bénéfique sur un plan thérapeutique. Après le jeûne, il est bien de se revoir, de se rencontrer et passer de bons moments et surtout mettre au-devant de la scène notre répertoire musical et poétique

Justement, qu'allez-vous apporter samedi à la salle El Mouggar à votre cher public?
Cette rencontre est attendue chaque année, que ce soit par moi-même ou par ce formidable public. Beaucoup de femmes viennent. Des hommes aussi, mais j'avoue que ce sont beaucoup plus les femmes qui viennent assister à mes concerts. Sans doute parce que je leur fais rappeler les anciens moments passés en famille. Elles veulent vraiment préserver ce riche patrimoine. elles se remémorent ainsi le temps de Fadila Dziriya, Meriem Fekkaye, les anciennes dames de la chanson algérienne qui ont ouvert le bal. Comme vous le savez, à l'époque, ce n'était pas facile pour une femme de sortir de chez elle d'un milieu conservateur pour embrasser et rentrer dans le milieu artistique. Ce n'était pas facile... Nous ne partagions pas le même répertoire moi et La Cherifa, et moi, mais c'était aussi une grande dame de la chanson kabyle. Quand elle a quitté sa Kabylie natale et son village, dans le train elle a écrit un morceau qui s'appelait Au revoir Akbou. Il ne faut pas oublier non plus Beggar Hadda de l'Est. Il ne faut pas oublier toutes ces femmes qui oeuvrent à conserver le patrimoine et tentent de le transmettre à leurs enfants. En réalité, nos mélodies algériennes se transmettent finalement de mère en fille. C'est comme la cuisine. En fonction bien évidemment des spécificités de chaque région. C'est ce qui fait notre richesse.

C'est ce que vous faites aussi...
Je suis une femme, une mère et j'ai donc transmis à ma manière un certain savoir à mes enfants comme le font toutes les femmes d'ailleurs, que ce soit ici ou ailleurs. Je pense que c'est notre rôle de transmettre cet héritage culturel populaire. Personnellement ce sont les hommes qui m'ont transmis leur savoir. Il y eut toute une lignée de chouyoukh qui m'ont permis de me construire en musique. En toute modestie, en plus du conservatoire et de la formation en musique classique, j'ai travaillé dans la plus pure tradition avec les chouyoukh, de grands maîtres de la musique andalouse algérienne. Tous ces hommes avec lesquels j'ai travaillé, étaient de grands protecteurs pour moi. Car ils avaient constaté que j'étais une bonne soliste, une bonne élève, depuis mon jeune âge. Ils m'ont donné beaucoup de leur temps et connaissances. Parmi eux je pourrai citer Dahmane Benachour, El hadj Medjebr, Sadek Bedjaoui qui me faisait une sorte de master class. Il était tout le temps derrière moi. Je citerai aussi El hadj Hamidou Djaïdir qui nous prodiguait des conseils. Il était le directeur artistique à la RTA de l'époque. Tout ces hommes étaient conscients qu'il n'y avait pas de voix féminines. Aujourd'hui toutes les filles veulent être solistes et il en existe beaucoup. Alors que l'ensemble andalou c'est surtout les choeurs.. Pour ma part, je continue à donner des cours et à enseigner là-bas, mais même ici. J'ai des élèves de bon niveau même. Je travaille sur souffle, la pause de la voix, la respiration...La RTA m'a beaucoup appris aussi que ce soit avec les pédagogues et producteurs de la radio, mais aussi à la télévision où j'ai animé des émissions durant les années 1980 dont une de très belle, je me souviens avec Abdelghani Mahdaoui, qui s'appelait Bin el bareh wa el youm et bien d'autres. J'ai appris aussi énormément aux côtés d autres réalisateurs comme Abdelhak Ben Ameur, Iftissen, Bachir Bellhadj... J'ai travaillé aussi avec tous les chefs d'orchestre auxquels je rend hommage.

Vous vous êtes formée chez les hommes, il serait peut-être temps qu'il y ait aujourd'hui des femmes qui fassent aussi ce travail de transmission. Vous en faites partie...
Je suis aussi une transmetteuse effectivement. J'enseigne le chant. C'est très important. J'ai ouvert le bal pour les filles qui chantent la nouba mais pas que. Je leur apprends le chant et les techniques instrumentales. Comme en Occident, ils ont leur compositeur classique, Mozart, Bizet etc.
Nous aussi nous possédons notre patrimoine de musique classique que tout le Monde arabe partage. Il s'agit des mouachahate andaloussiya. Même Fayrouz chante ces mouachahate, idem Sabah Fakhri.... On chante tous les mêmes textes. On appelle ça la poésie strophique.
Ce sont des petits poèmes que l'on introduit dans des suites. Comme ça, on a l'occasion de les interpréter dans plusieurs mélodies. Dans une seule suite. Dans la nouba on chante aussi le zajal qui est composé de la même manière, mais en langue semi-dialectal, pas en arabe comme dans les mouachahate. Après, on a les dérivés comme le hawzi, né dans le faubourg de Tlemcen, le aroubi né dans le grand Algérois, le mahdjouz né dans le Constantinois et puis le chaâbi né à la Casbah. Bien sûr, toutes ces musques existent aujourd'hui partout en Algérie. A mon époque, il y avait à peine quelques écoles. Ces dernières sont nées pendant la colonisation. Grâce à la loi 1901 pour mettre en place des associations...

Vous allez donc interpréter en plus de votre répertoire des chants d'autres femmes?<BR>Oui tout à fait. Ca va être original. Je rendrai hommage à toutes ces femmes, ces artistes-là, nos mamans en quelque sorte qui ont transmis ces chants populaires dont El maâlma Yamna, la fille d'El hadj El Mahdi, qui n'a pas pu chanter quand son père étant encore en vie. Elle n'a pu le faire que plus tard. Elle a été la pionnière. Je vais donc essayer samedi de chanter quelques petites pièces très populaires, en plus de mon répertoire. Je vais chanter quelques morceaux du répertoire classique algérien mais aussi des titres de Chikha Titma, Meriem Fekkaï, Fadila Dziria etc bien évidemment et tout le reste du temps je serai en communion comme d'habitude avec ces magnifiques femmes du public.
Comme je vous l'ai dit, je communique beaucoup avec mon public à majorité féminin. Certaines viennent me déclamer des poèmes, certaines me parler de recettes de cuisine. Moi je parle sur scène et elles font de même de leur côté. C'est magnifique! Je trouve ce dialogue et cet échange extraordinaires. Un peu d'échanges et on revient toujours à la musique qui rassemble et qui est une langue universelle.

Vous devenez comme une famille finalement...
Exactement. Je vous jure qu'ils me manquent. Et j'attends chaque fois de les revoir. Surtout pendant le mois de Ramadhan qui a une ambiance bien particulière. Un goût singulier que l'on ne trouve pas autrement. Tout ce qu'on a de plus beau dans les traditions et coutumes, tout ce qu'on oublie parfois durant l'année par manque de temps notamment, eh bien, il revient pendant le Ramadhan et on le retrouve avec bonheur.

Vous avez déclaré que le chant était votre espace de liberté d'expression...
C'est vrai. Quand je suis sur scène, je suis chez moi. C'est le lieu où je me sens très à l'aise. Chanter pour chanter ne m'intéresse pas et ne m'a jamais intéressé. Je suis une transmetteuse. C'est pour cela que j'enseigne. C'est pour cela que je donne des concerts de temps en temps. Parce que, même sur scène, je suis en train de transmettre. J'explique des choses à mon public. Il y a une belle interaction entre lui et moi. Ils sont heureux et moi aussi. Je rends vraiment un vibrant hommage à ces familles car elles portent notre patrimoine. Ce sont des mélomanes qui ont grandi dans et avec cette culture musicale. Quand elles viennent à mes concerts elles se remémorent les mariages de leurs grand-mères, leurs tantes.
Des mariages qui étaient animés par Meriem Fekkaï, Fadila Dziria, El Anka, Abdelkrim Dali ou Dahmane Ben Achour...C'était de grands maîtres qui animaient les fêtes familiales. Ils chantaient des textes très instructifs, qui relèvent de l'éducation, de l'histoire, de notre passé légendaire et nous, on est en train de les perdre. C'est pour cela que, quand je me produis sur scène, j'essaye d'expliquer à mon public ces textes pour vulgariser ce patrimoine et le sauvegarder. Pour ce faire, je remercie chaleureusement ce public-là, sans qui l'artiste n'existe pas.
On se perfectionne par amour du public pour lui offrir le meilleur, être à la hauteur de ses attentes, sans jamais le décevoir. Je suis connue d'ailleurs en étant très perfectionniste. L'art est un tout, il englobe le chant, la musique, le vêtement, l'harmonie. Pas seulement la voix. C'est le contact, le dialogue aussi avec son public. Mon message a toujours été depuis toujours l'amour, la paix et la tolérance. Aimer Dieu c'est aimer ses créatures aussi. C'est respecter autrui..