«LEILAT CHA'BI» À CONSTANTINE

Une passion en partage

Par
image

Se pouvait-il qu'il y ait du cha'bi à Constantine définitivement chevillée aux splendeurs du malouf?

«Les Editions du Champ Libre» organisent dans la soirée d'aujourd'hui, à l'emblématique Café Riche à partir de 22 h, une rencontre à l'enseigne de «Leilat Cha'bi» qui prendra, pour une part, appui sur l'ouvrage «Les compagnons de Sidi Guessouma.
Contribution à l'histoire du Cha'bi», du professeur Abdelmadjid Merdaci dont j'avais assuré la publication. En qualité d'éditrice, j'avais initié, en collaboration avec une association culturelle locale, une série de manifestations - «Houna Qassantina» - qui visait à ouvrir, à Constantine, un espace d'échanges dont l'expérience a largement validé la nécessité et de ce point de vue, «Leilat Cha'bi» s'inscrit, d'une certaine manière, dans la continuité de ces initiatives.
«Les compagnons de Sidi Guessouma. Contribution à l'histoire du Cha'bi» a fait l'objet de présentation à Aghribs et Boudjima (Tizi Ouzou), Mila, Jijel et de rencontres dédicaces aux librairies du «Tiers Monde», «Chaib-Dzair», «Point Virgule» et au stand de notre maison d'édition au Salon international du livre. Il a, sur toutes ces tribunes, suscité curiosité et débats tant il battait en brèche quelques idées reçues sur le cha'bi, son identité, son histoire. Presse écrite, radio et télévision s'y sont aussi intéressés qui ont invité l'auteur à débattre sur ce sujet et ses recherches sociologiques sur le phénomène de cette musique algérienne.
L'éditrice ne pouvait trouver que des motifs de satisfaction devant l'accueil réservé à l'ouvrage mais, dans le même temps, se posait l'incontournable question de sa présentation dans son propre terreau, à Constantine même et plus particulièrement aux musiciens et mélomanes du cha'bi de la ville. La certitude était qu'il ne pouvait et qu'il ne devait faire l'objet d'une convenue séance de dédicace en librairie et somme toute ce sont les réactions, les interpellations enregistrées lors des rencontres publiques, particulièrement à Alger, qui allaient servir d'aiguillon. Pour dire les choses simplement se pouvait-il qu'il y ait du cha'bi à Constantine définitivement chevillée aux splendeurs du malouf.
Le constat malheureux, mais excitant que j'en ai tiré était que le déficit de travaux, de connaissances, notamment en ces domaines singuliers du patrimoine musical national, était couvert par la puissance des clichés, l'ordre des prescriptions et des préséances. J'avais conclu à l'obligation de rendre le cha'bi visible puisqu'apparemment les festivals qui lui furent consacrés n'y ont pas réellement pourvu et qu'au mieux on continuait de consentir aux rites des figures totémiques même si je dois bien reconnaître qu'élevée dans le cocon des musiques citadines de la médina mon immersion dans le cha'bi à Constantine avait d'abord procédé de l'engagement professionnel d'éditrice.
Je dois rendre un hommage sincère à tous ces musiciens dont je ne connaissais, pour l'essentiel, que les noms qui m'avaient accueillie chaleureusement, répondu à mes questions, souvent naïves, confié leurs expériences faisant de moi la lectrice des romans douloureusement en attente d'être écrits.
C'est le regretté Nadir Bouda - disparu il y a tout juste un an - qui rapportait leur interpellation, alors qu'ils se rendaient à un mariage en faisant de la vitesse, par un policier de la circulation. Comprenant qu'il s'agissait d'un groupe de musiciens cha'bi, il prit l'adresse de la fête pour les rejoindre à la fin de son service. Il s'agissait du regretté Ahmed Ydjer qui allait prendre une place de choix au fondouq Sidi Guessouma et dans le coeur des mélomanes de la ville. Toutes ces histoires étaient des histoires algériennes, dignes d'être rapportées et d'enchanter, de nouveau, les espaces publics.
C'est d'abord ce sentiment qui m'a conduit à imaginer «Leilat cha'bi» dont les contours et les objectifs allaient, peu à peu, se préciser. Les nuits du Ramadhan m'ont ainsi paru les mieux indiquées pour des rencontres fraternelles, festives, musicales où l'émotion comme le mandole auraient droit de cité. Et puis rendre visible, aux yeux du plus grand nombre et du plus éloigné des mélomanes un cha'bi enraciné à Constantine, avec ses figures de style, ses territoires, ses histoires en somme. Tel est, en tout cas, le challenge de cette nuit du cha'bi appelée à convoquer les mémoires des acteurs, mais aussi le sens d'une histoire algérienne dont le cha'bi aura été l'un des marqueurs de l'esprit de résistance. Ce n'est pas non plus de la suffisance que de signaler cette «Leila cha'bi», qui n'est ni un festival soumis à compétition ni une manifestation de gratifications, constitue sans doute une première du genre où musiciens et mélomanes se retrouvent autour d'une passion en partage.