MEZIANE AZAICHE, CRÉATEUR ET DIRECTEUR DU CABARET SAUVAGE, À L'EXPRESSION

"C'est mon devoir d'aider les artistes algériens"

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Il est le bon samaritain de nombreux artistes algériens en France et pas que. Homme généreux et affable, le directeur du Cabaret Sauvage était à Alger le mois dernier pour accompagner une troupe d'acrobates, l'Afro Circus, dans le cadre d'une mini tournée. Une dizaine de danseurs qu'il produit. Leur spectacle a eu lieu sur initiative de l'Aarc il y a de cela quelques jours à l'opéra d' Alger. Meziane Azaiche nous confie dans cet entretien son fabuleux destin, les embûches qu'il a connues avant de mettre sur pied le mythique Cabaret Sauvage et son attachement mordicus à aider les artistes algériens...

L'Expression: Un mot sur votre présence ici à Alger..
Meziane Azaiche: Je suis très content de venir ici avec la troupe Afro Circus que je produis. Contrairement à d'autres artistes, c'était beaucoup plus compliqué pour moi de prendre en charge ces artistes qui viennent du cirque Mandingue, parce qu'on ne les connaît pas tant que ça. Pour travailler avec des gens, il faut déjà créer une confiance.
Il faut qu'ils aient confiance en vous et croient que vous pouvez les ramener de quelque part et ça met plus de temps à se mettre en place. Je suis content aujourd'hui que ce groupe puisse se produire en Algérie et si je peux être utile à un être humain, à un Africain je suis là. Mais, eux je vous assure qu'ils ont besoin de nous.

Parlons de vous et du Cabaret Sauvage. Vous êtes un phénomène. Le Cabaret Sauvage est considéré comme l'Olympia des Arabes on va dire. Il fête ses 20 ans. Un mot là-dessus...
On les a fêtés. Ça y est. Quand je regarde en arrière, d'où je viens, je regarde ces 20 ans qui ont défilé, moi-même parfois je suis surpris. Parce que c'est beaucoup de travail. Il faut savoir que le Cabaret Sauvage fait 200 spectacles par an. Ce n'est pas l'opéra d'Alger qui fait 20 ou 30. Nos spectacles viennent du monde entier.
Aujourd'hui, le Cabaret Sauvage comme vous le dites c'est l'Olympia des Arabes. Les artistes de chez nous ont leur place là-bas. On fait des choses qui sortent même du contexte artistique. La dernière fois on a rendu hommage à Djamel Allam. Il y avait des gens qui pleuraient. D'autres qui étaient heureux de se retrouver... Le Cabaret Sauvage joue un rôle, au-delà le fait de produire un spectacle.

C'est un lieu qui rassemble et notamment les exilés. il a une histoire étroitement liée avec les artistes de l'exil n'est-ce pas?
Parce que c'est mon histoire. Je suis un exilé. A ce propos, on a sorti un livre sur les 20 ans du Cabaret Sauvage. Je l'ai coécrit avec un journaliste français où j'explique d'où je viens. Je vous fais une confidence, quand je suis arrivé en France, je n'avais pas de carte de séjour, voilà pourquoi j'aide tous ces artistes. La personne qui m'a aidé le plus en Europe, en France c'est un mort. J'allais souvent dans un cimetière, celui du Père Lachaise. C'était le seul endroit en France où on n'a pas à payer pour prendre un café. Dans ce lieu, il y avait une tombe qui était fréquentée tous les jours par plein de gens qui venaient sur cette tombe. Et moi aussi je me suis mis à la fréquenter. J'y côtoyais des Américains, des Anglais, des Français, des Arabes... Ils venaient de partout. On discutait et on partageait ce qu'on avait comme repas Cette tombe était le seul endroit et repère pour rencontrer les gens. Un jour, j'ai demandé le nom de cet artiste qui gisait dans cette tombe, et j'ai su qu'elle appartenait à Jim Morrison. J'ai appris sur sa tombe c'est quoi la culture. C'est quoi quand quelqu'un te donne un petit morceau de pain pour se nourrir. J'ai appris tout dans la rue, dans les caves. Un jour je me suis dit que j'aimerai tellement créer un endroit dans lequel je serai client. Et j'ai lancé un lieu qui s'appelait Le Baladin. Un bar dans lequel on jouait de la musique. J'ai créé une association qui s'appelait «Une culture au quotidien». J'avais un petit bar que j'avais acheté aux enchères 3 millions à l'époque, l'équivalent à 5000 euros aujourd'hui.
Des artistes venaient se produire dans ce bar. Ma vie a commencé au Baladin. Au bout d'un an j'avais 40 bars à Paris qui avaient adhéré à mon association. Je faisais la programmation et j'avais 140 artistes. On les produisait dans Paris comme ça. Pendant des années j'ai eu même des subventions du ministère de la Culture sous Jack Lang à l'époque et j' ai acheté un bar associatif qui existe toujours dans Paris. Il est aujourd'hui géré par une association. Il y eut une autre politique qui s'est mise en place. Ils ont cassé ces bistros, les ont fermés. J'ai créé, pour prendre ma revanche un spectacle qui s'appelait Le Cabaret Sauvage. A l'origine donc, ce n'était pas une salle, mais un spectacle qui racontait l'histoire du pouvoir politique et comment ils peuvent casser l'énergie de toute une équipe.

Comment est née donc cette grosse institution plus tard?
J'étais au parc de la Villette et ce parc nous a accueilli. J'ai présenté un dossier et j'ai commencé à créer le chapiteau et un autre spectacle qui s'appelait les Nomades Rageurs. Pendant sa création, la direction du parc a changé et, tout leur engagement qu'ils avaient pris envers moi, par rapport au financement du projet, est tombé à l'eau. J'avais fait faillite avant même de commencer. J'étais pourtant très bien avancé dans ma création, mais je fus lâché par les institutions françaises. Je me retrouve à la rue. Mais là, Dieu, m'a apporté la providence. Je m'appelle Monsieur chance! Quelqu'un qui travaillait avec moi dans mon restaurant vient chez moi et m'annonce qu'il avait gagné au loto!

Non? sérieux?
Oui! Et du coup il s'est associé avec moi. Et c'est reparti! Il m'a donné un coup de main car il savait que j'avais été lâché par quelqu'un et il a intervenu parce qu'on se connaît très bien. Après, je lui ai acheté ses parts. Il vit sa vie et moi je continue avec le Cabaret Sauvage. Il faut dire que sans lui le Cabaret Sauvage n'aurait pas vu le jour. Il n'aurait jamais existé...

Aujourd'hui le Cabaret Sauvage fonctionne grâce à combien de personnes dans votre équipe?
J'ai des permanents. Sinon, ça dépend des spectacles. Parfois on est 50 personnes, ou 40. Dans mon équipe on est 10. En France, le mois de Ramadhan est le plus difficile. On a un ou deux concerts pour marquer le coup. Mais il n'y a pas une vraie programmation car le programme est tracé bien avant. Je répète il y a plein d'artistes qui se produisent chez nous, mais si j'aide les Algériens c'est parce que l'Algérie c'est chez moi, ma culture. Je privilégie ça d'abord. C'est une fenêtre sur la France. Si moi je ne produis pas ces artistes, qui va le faire? Pour moi c'est très important que ces artistes-là, se sentent chez eux.