AHMED KHEMIS, DANSEUR CHORÉGRAPHE ALGÉRIEN, À L'EXPRESSION

"Manipuler le corps d'autrui est un exercice difficile..."

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Il est algéro-tunisien, s'est formé en Tunisie et en France, avant de retourner s'installer en Algérie où il a la charge aujourd'hui, sur initiative de la wilaya d'Alger et de l'établissement Art et Culture, de former des jeunes à la danse contemporaine. Le 3 juillet dernier il a donné une nouvelle pièce chorégraphique intitulée Rakch, entrant dans le cadre des festivités célébrant l'indépendance de l'Algérie. Une pièce bien originale. Il nous en parle.


L'Expression: Vous avez donné un spectacle de danse contemporaine le 3 juillet dernier, intitulé Rakch, spectacle qui entre dans le cadre de la célébration de la fête de l'Indépendance. Pourriez-vous nous en parler?
Ahmed Khemis:
Chaque année, que ce soit pour le 5 Juillet ou le 1er Novembre je prépare une pièce qui parle de l'indépendance, sauf que cette année ça été toujours dans le même cadre, mais je voulais parler d'autre chose. Sortir vraiment du carcan des festivités autour de la fête de l'Indépendance et apporter une nouvelle proposition artistique pour s'éloigner un peu du cliché habituel. Je voulais que l'on fête le 5 Juillet, mais autrement, avec une nouvelle oeuvre qui parle d'aujourd'hui. Je suis parti sur un titre qui s'appelle Rakch. J'ai fait des recherches autour de ce mot qui en arabe sonne comme «raks» qui veut dire danse mais signifie en fait aussi la sculpture. J'ai trouvé que c'était très juste comme concept car très proche dans le sens métaphorique qu'on peut donner à la danse car le mot rakch est un mélange entre sculpture et peinture. J'ai fait des recherches et j'ai trouvé qu'il existe un ver très rare qui s'appelle Rakch et qui est vêtu des deux couleurs, jaune et rouge. Rakch aussi est très prisé dans l'art islamique. Rakch c'est quelque chose aussi de très spiral, très spirituel. ça nous parle beaucoup dans notre culture.

Comment l'avez-vous traduit à travers votre spectacle chorégraphique justement?
Je me suis inspiré des deux mots je répète, le mélange de la sculpture et des couleurs. Le corps, il faut le savoir, est une matière qui peut être sculptée avec l'espace y compris. Le corps c'est un rythme. Quand on parle de Rakch ça rappelle la percussion. J' ai fait des recherches au niveau musical, sculpture et couleurs et avec tous ces codes-là je les ai adaptés à ma gestuelle qui est la danse contemporaine...

On a remarqué qu'il y a du folklore modernisé...
C'est la première fois que je me lance dans ça. Cela fait longtemps que cette idée a germé en moi. J'avais cette idée de ramener la danse folklorique et l'intégrer dans la danse d'aujourd'hui en appelant cela par exemple le néofolklore, comme on parlerait du néoclassique...mettre le folklore au goût du jour, mais par des pas modernes et contemporains. En parlant de l'Algérie, nous possédons 88 rythmes en termes de danse folklorique, car c'est très riche l'Algérie. Je n'ai pas été vers les pas de danse folklorique, mais je me suis inspiré des gens normaux qui, dans les fêtes, se mettent à interagir avec la musique. J'ai voulu mettre en avant comment ils réagissent avec leur corps. Que ce soit de la musique targuie, ou naïlie ou chaâbie, une musique peut susciter chez un vieux juste un hochement d'épaule par exemple ou de lever les bras. Je me suis inspiré de ces pas de danse naturels du quotidien. Parce que c'est très facile de reprendre les danses folkloriques qu'on connaît. C'est une nouvelle démarche et direction que j'ai envie de prendre dans ma voie artistique...

Comment avez-vous trouvé ces jeunes danseurs que vous avez encadrés pour créer ce spectacle?
Je suis responsable et chorégraphe du ballet contemporain de l'établissement Arts et Culture de la wilaya d'Alger. Avant j'ai eu une expérience similaire avec le Ballet national. C'était juste pour une création/formation pendant trois mois. Là, j'ai eu la proposition par le wali de former des jeunes et de faire des créations pendant les quelques manifestations commémoratives. Deux ou trois danseurs parmi la troupe je les connais depuis le Ballet national. Sinon, il y a des jeunes qui sont venus d'Oran, de Sidi bel Abbès, de Tizi Ouzou, de différentes wilayas et ont intégré mon groupe, car ils aiment mon travail et sont passionnés par la danse contemporaine. Je les ai acceptés malgré le fait qu'il y ait beaucoup de gens qui sont passés par la compagnie, l'école ou la formation, mais chaque fois je fais un tri car j'essaye de trouver la qualité pas la quantité. C'est très facile d'en trouver. Il y en a beaucoup qui sont soit des danseurs professionnels ou bien formés, mais qui sont impatients. Moi je cherche des gens qui peuvent me suivre dans l'apprentissage. J'ai eu de bons danseurs, mais ils ne sont pas patients, ils veulent gagner de l'argent très vite. Ces gens-là j'essaye de les éliminer, mais à vrai dire, c'est le rythme naturel des choses qui les élimine par la force des choses. Pour moi, savoir danser ne suffit pas, il y a aussi le mental qui est important chez l'individu, sa façon de penser. Je ne retiens personne. Celui qui veut quitter peut partir quand il veut. Mais je suis satisfait pour l'instant car j'ai une belle équipe. Je les considère comme des petits frères. On est en famille. Il y a une très belle entente entre eux. Dommage qu'il n'y a qu'une seule fille. Mais je préfère me concentrer sur une douzaine de danseurs. Si j'en avais une trentaine je ne pense pas que j'aurais cette capacité de tout transmettre. Avec 10 personnes, un jour un d'entre eux pourra transmette à son tour. Il faut bien recevoir pour mieux transmettre après. Pour moi, c'est aussi d'une certaine façon un échange parce que c'est toujours une période pour moi de travailler avec différents corps, différentes mentalités. Quand je fais des recherches je me nourris de la meilleure façon dont je vais utiliser ce corps. Je réfléchis à comment je peux le manipuler et l'amener vers ma gestuelle et à chacun sa technique, sa façon de retenir, de danser. Tout se travaille et je suis en train d'établir cet équilibre-là pour les danseurs et déjà pour moi d'abord.

Du coup vous avez pris beaucoup de temps à monter ce spectacle?
Faire des recherches sur le mot Rakch m'a pris du temps. Il a fallu creuser ce terme qui englobe des sens très larges. Cela ne renvoie pas forcément à la fête de l'indépendance, mais les gestuelles et les tableaux renvoient cela dit à la métaphore de la solidarité et l'entraide entre les hommes. ça parle d'amour, de tristesse, de joie, du travail de groupe, de la fragilité. Je me suis inspiré aussi beaucoup des statues en fait. J'ai fait des clins d'oeil à de nombreuses statues connues qui se trouvent dans les musées et à travers ces mouvements-là chacun va immortaliser cette photo et trouver le lien qui le mènera en voyage d'une statue à l'autre. Trouver le fil conducteur. C'est comme quand on déroule des photos. Ça parle aussi de liberté. J'ai essayé d'évoquer des choses de notre époque. C'est bien de se souvenir des actes héroïques de nos moudjahidine, ce sont des choses qui sont gravées dans notre mémoire, mais se rappeler de certaines valeurs qui doivent exister ou se poursuivre aujourd'hui est éminemment essentiel aussi. La danse contemporaine n'est pas là pour dire les choses de façon brute, rouge c'est rouge. Non! Il faut de la recherche à l'intérieur du spectacle. C'est une liberté que l'on donne aux spectateurs et que l'on me donne à moi aussi d'écrire une forme qui peut inviter les gens à réfléchir et se faire un tas d'images dans leur tête. Cette liberté-là de créer et de sentir les choses relève d'une sorte de partage bien qu'il y ait une écriture très claire pour moi et des recherches derrière tout ça, mais libre au spectateur d'imaginer et d'interpréter comme il veut.