BAHIA AMELLAL, ÉCRIVAINE, À L'EXPRESSION

"La ruche de Kabylie a été d'un grand apport"

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Bahia Amellal, universitaire et écrivaine, originaire de la wilaya de Tizi Ouzou, a publié de nombreux livres en Algérie et en France. Dans cette interview, elle parle de son tout nouveau livre intitulé «La ruche de Kabylie» qui vient de paraitre aux éditions «L'Harmattan».

L'Expression: Pourquoi avez-vous privilégié d'écrire un livre sur ce thème plutôt qu'un autre sujet?
Bahia Amellal: Ce nouvel ouvrage vient compléter les précédents. Il en est toutefois diffèrent. Il a été réalisé grâce à la consultation pour la première fois d'une bonne partie des archives de l'association La ruche (à la maison des Soeurs missionnaires de Notre-Dame d'Afrique-Paris). Ces archives m'ont permis, d'une part, de tracer une chronologie du mouvement (histoire) et d'autre part d'analyser le contenu de 129 numéros du fameux bulletin sur les 175 produits par La ruche.

On peut donc dire que ce bulletin vous a servi de documentation de base pour la rédaction de votre livre?
Ce bulletin est une sorte de curseur qui m'a permis de suivre l'évolution du mouvement lui-même et de son programme et à l'arrière-plan, entrevoir les changements sociologiques qui affectent la société algérienne, mais particulièrement kabyle et ce, via la femme.

Qu'en est-il au juste de ce mouvement? Pouvez-vous nous en parler un peu?
Ce mouvement a été amorcé au départ par quatre villages (essaims). Il s'appelait alors La Ruche. Ce n'est que lorsque la majorité des autres villages (où se sont implantées les Soeurs-blanches), ont rejoint le mouvement que le nom La ruche de Kabylie a été attribué. L'indépendance du pays apporte entre autres changements celui du nom du mouvement: La ruche d'Algérie. Tout un questionnement sur ce changement figure dans le livre.

Vous écrivez dans votre livre que ce mouvement a connu plusieurs étapes, pouvez-vous étayer cet aspect?
Pour moi, le mouvement a connu au moins trois phases: les 10 premières années, le mouvement était très porté sur la tradition (culture kabyle campagnarde) et la femme était là pour fonder un foyer, élever des enfants et s'occuper de la belle-famille. A cela les Soeurs ajoutaient une touche spirituelle: des dossiers sur les histoires saintes tirées de l'Ancien Testament: Caïn et Abel, histoire de Sidna Youcef, de Sidna Moussa...(c'est ainsi qu'on les appelait). Elles arrêtent de s'inspirer de cette source au bout de 10 ans. Les Soeurs ont composé pour les besoins du mouvement des chants en français qui rappellent les lois, principes et règles du mouvement et pour d'autres, parlent de la culture locale.

Qu'en est-il des deux autres phases?
Dans la deuxième décennie, La ruche de Kabylie rayonne par une participation active des adhérentes déjà bien imprégnées de l'«idéal abeille». Elles participent beaucoup au mouvement, composent des poèmes en kabyle et transcrits en kabyle, déclinent par pans entiers la culture locale et on voit apparaître dans les bulletins des annonces pour les filles qui souhaitent poursuivre leurs études pour être laborantines, assistantes sociales, institutrices, puéricultrices... La ruche d'Algérie est un virage franc vers la route de la modernité. Dans les bulletins, on guide les filles qui quittent le village vers la ville ou vers l'étranger pour qu'elles sachent évoluer en milieu citadin. Le bulletin affiche des dossiers comme les codes de circulation en ville, les modes de correspondance (téléphone, courrier, télex..), les tenues vestimentaires ne sont plus la robe kabyle et le amendil, mais des tenues européennes, les cheveux non couverts avec des coupes nouvelles (cheveux courts, chignons) et queue de cheval pour fillettes. Les bulletins de La ruche d'Algérie appellent les filles, par les annonces, à poursuivre leurs études universitaires. les adhérentes deviennent des responsables au même titre que les Soeurs. Les adhérentes ont géré durant cette phase le mouvement.

Quel a été, en outre, l'impact direct de ce mouvement sur la société kabyle à l'époque?
Il y a par exemple le choix des prénoms qui ont connu des changements au sein de la société, les bulletins affichent les prénoms que les adhérentes attribuent à leurs enfants dont elles annoncent la naissance. Le glissement vers des prénoms nouveaux qui coupent franchement avec ceux de leurs parents. Nour-eddine, Djamel, Farid, Mourad, Kamal, Lila, Farida, Nadia,.....n'ont rien à voir avec Aïchouch, Makioussa, Mansour ou Makhlouf. Les illustrations, dessins réalisés par les adhérentes, montrent des fillettes ou des jeunes filles kabyles avec des tenues traditionnelles. A partir des années 60, les tenues vestimentaires et les coiffures n'ont rien à voir avec les traditionnelles.

L'apport de ce mouvement en faveur de la promotion de la culture kabyle de manière générale est immense?
Oui, une analyse du contenu de ces bulletins a été faite. On y retrouve un grand espace réservé à la culture kabyle (écriture, moeurs, travaux agraires, artisanat...). Elle est déclinée par pans entiers dans les bulletins. Les filles apprenaient la transcription du kabyle à la méthode instaurée par les missionnaires. Les thèmes traités par les bulletins sont très nombreux et variés: la morale (comportement, obéissance, paix, partage, entraide, loyauté, pureté, vérité, générosité...), l'écologie, le bricolage, les soins, la communication avec les voies modernes, la politesse (à la française), les espaces verts, la diététique, la culture kabyle (tiwizi, le tissage d'un burnous, la fête des labours, des olives, l'artisanat...), la lecture (un roman est choisi pour paraître par chapitres dans les bulletins), droits (des femmes, des enfants), la femme et sa promotion, la décoration des intérieurs, la puériculture, l'écriture (demande de travail, correspondances, journal...). Justement, la ruche a inculqué une nouveauté chez la femme villageoise, c'est l'écriture, la culture de l'écriture a été beaucoup plantée en Kabylie grâce aux missionnaires. Je rappelle que La ruche est une vraie association, créée selon la loi française de 1901 qui régit les associations.