Les artisans de la chienlit

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L'Union européenne qui a beaucoup de mal à digérer le Brexit et se remet à peine d'une décennie de crises qui ont culminé avec le déferlement des réfugiés au plus fort de la guerre contre Daesh en Syrie et en Irak, et des migrants transitant par une Libye pour le moins instable, est brutalement confrontée au nouveau casse-tête espagnol. Le bras de fer indépendantiste engagé par Carles Puigdemont avec le gouvernement conservateur de Mariano Rajoy risque en effet d'avoir des retombées imprévisibles sur d'autres contrées, pour l'instant dans l'expectative. Les évènements étaient prévisibles même s'ils ont duré le temps que durent les roses. Poussé par son numéro deux Oriol Junqueras, Carles Puigdemont qui a soufflé le chaud et le froid tout en appelant au dialogue comme on appelle au secours aurait, disent certaines confidences, envisagé de démissionner la semaine dernière. Mais c'était compter sans le jusqu'au-boutisme de la majorité de ses troupes, à commencer par l'aile d'extrême gauche résolue à provoquer «l'irréparable» en soufflant sans cesse sur les flammes de la sédition. Contraint et forcé, le chef de file des indépendantistes? Qui peut le croire puisque trois semaines durant, il a battu le pavé pour dire sans le dire la revendication séparatiste et joué jusqu'à la dérision avec l'attentisme de Madrid. Aujourd'hui, la crise est ouverte et le saut dans l'inconnu exécuté, tout comme les mesures brandies par l'article 155 de la Constitution espagnole. Sauf que tout se passe sous le regard ô combien intéressé d'autres régions partout en Europe, sentant confusément que le vent est enfin favorable à la manoeuvre d'abordage. En Lombardie où un tout récent référendum a eu lieu pour renforcer les prérogatives de la région, et en Vénétie, pour ce qui est d'une Italie à cette heure non encore concernée par la bourrasque indépendantiste; en Flandre où les flamands francophobes rêvent de déchirer un pacte qui profite, selon eux, aux Wallons, en Corse où les revendications ont mis bien des années avant de se fondre dans un moule de concessions à la sauce catalane et au Pays basque, longtemps secoué par des attentats que l'ETA revendiquait sans sourciller pour affirmer l'identité du peuple qu'elle représentait à son corps défendant, la graine est semée dont nul ne saurait dire à cette heure quand et comment elle pourrait germer. On ne peut d'ailleurs clore le tableau sans évoquer l'Ecosse où la tentative a été bloquée par un vote in extremis majoritaire qui ne signifie pas que la revendication est éteinte. Le référendum en Catalogne était prévisible et visible à l'horizon, depuis des années déjà. Pour des raisons multiples, notamment économiques, la revendication mûrissait lentement et sûrement. Voilà qu'elle menace, désormais, de souffler au-delà des limites de la région et de l'Espagne, si on n'y prend garde. Gênée aux entournures, l'UE a fait valoir que «défendre l'Etat de droit peut parfois nécessiter un usage proportionné de la force». Cette galéjade bruxelloise devrait inciter d'autres pays à la méditation, sachant que les partisans de la «chienlit» sont partout aux abois.