Simone Veil ou la mémoire des deux rives

Par

Etrangement, l'hommage rendu à Simone Veil, à l'occasion de son entrée au Panthéon parmi tant de «grands hommes» français accueillis par la «patrie reconnaissante», aura brillé par cette ellipse remarquée et remarquable quant à son action en faveur des militantes et des militants du FLN, durant la guerre de Libération nationale. Autant un Emmanuel Macron, lyrique à souhait, aura distribué louanges et remerciements à profusion, osant un appel du pied aux victimes de la Shoa pour ne vexer personne parmi ce qui compte dans l'Hexagone, autant le non-dit aura retenti au-delà des murs du sacro-saint édifice convoqué pour une leçon d'histoire, une fois de plus, tronquée.
Car, si le passé de déportée de Simone Veil et son combat farouche pour un meilleur statut de la femme ainsi qu' une Europe réconciliée avec elle-même ont été abondamment évoqués, le rôle de cette femme, exceptionnelle comme tant d'autres qui ont pour nom Germaine Tillion, Nicole Dreyfus, Michèle Beauvillard, Colette Jeanson etc., mérite un respect absolu et l'hommage à chacune des étapes de son engagement et de son combat par amour des causes justes.
Consciente des affres vécues par les patriotes algériens durant la guerre de Libération nationale, elle a usé de son influence auprès du garde des Sceaux, Edmond Michelet, et de son conseiller Joseph Rovan, pour sauver la vie de plusieurs condamnés et améliorer les conditions humiliantes de détention des militants du FLN dans les prisons, qu'ils soient algériens ou membres des réseaux de soutien. En sa qualité de directrice de l'administration pénitentiaire entre 1959 et 1961, Simone Veil a beaucoup entendu Germaine Tillion dont les témoignages sur les conditions épouvantables des détenus dans les camps ainsi que le plaidoyer contre le fait colonial ont rendu à ses yeux non seulement légitime, mais respectable la revendication du peuple algérien, résolu à se débarrasser du joug colonial.
Ce combat de Simone Veil peut n'avoir aucune importance au regard du président Macron et de la France officielle, il n'en demeure pas moins un fait et, qui plus est, un fait étroitement lié au devoir de mémoire qui sous-tend celui de la réconciliation. Ce sont des personnes hautement symboliques comme Simone Veil qui justifient le traité d'amitié auquel aspirent, bon an mal an, des pans entiers de la société algérienne comme de la société française, même si les nostalgiques du «temps béni des colonies» maintiennent leur emprise sur la doctrine officielle de l'Etat hexagonal.
Que Simone Veil ait pris fait et cause pour la Révolution algérienne, avec la réserve innée qu'on lui connaît et dont elle ne s'est jamais départie, reste une vérité que ne peut occulter aucune tentative de falsification de l'Histoire. Le soutien qu'elle a apporté à l'avocate Gisèle Halimi pour le transfert en France de Djamila Boupacha ainsi que de nombreux autres prisonniers FLN, menacés d'exécutions sommaires en Algérie, puis à Nicole Dreyfus chargée de la défense des détenus algériens en France par le Collectif des avocats du FLN que dirigeait le regretté Mourad Oussedik sont des moments indélébiles dans les mémoires et dans les témoignages.
Il est vrai que beaucoup parmi ces justes auxquels l'Algérie, peuple et Etat, n'auront pas, à ce jour, rendu pleinement l'hommage et la reconnaissance qu'ils méritent, sont en droit de jeter un voile pudique sur un passé difficile à assumer en tant que, dirait le regretté Jacques Berque, mémoire des deux rives. Mais qu'ils sachent que, dans les coeurs et dans les esprits d'un grand nombre d'Algériens, ils ont une place toujours à part.