Divorce à la tunisienne

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Un an avant la tenue de l'élection présidentielle en Tunisie, le président Béji Caïd Essebsi a lancé un pavé politique qui risque de mettre à mal le fragile équilibre dont se prévaut le pays confronté à une crise socio-économique majeure. En annonçant que les élections présidentielle et législatives se tiendront à la date prévue, c'est-à-dire fin 2019, il a clairement laissé entendre que le deal convenu entre sa mouvance, Nidaa Tounès, et le parti islamiste Ennahdha de Rached Ghannouchi, est terminé.
Or, cela fait plusieurs mois que les deux formations se heurtent sur une question essentielle, le sort à réserver au chef du gouvernement Youcef Chahed, désavoué par son propre parti Nidaa Tounès, mais soutenu par Ennahdha, à la condition qu'il renonce à son ambition de candidat à la magistrature suprême.
Le différend a mûri de telle sorte que la rupture, d'abord latente, est chose faite, Ennahdha se disant favorable à un report des échéances électorales pour cause de récession tandis que le clan Caïd Essebsi veut forcer le destin. Ainsi, BCE a-t-il sonné le glas de l'accord de Carthage, signé en juin 2016 par diverses formations politiques, l'organisation patronale Utica et le syndicat Ugtt. Surtout, il attribue la rupture au seul Ghannouchi, accusant Ennahda d'en être responsable. «Ma relation avec Ennahdha a été interrompue à l'initiative de ce mouvement qui a choisi de changer de camp. J'ai discuté avec Rached Ghannouchi. Nous ne sommes plus d'accord», a affirmé BCE. Considérant les prérogatives de chef de l'Etat lacunaires, BCE a en outre plaidé pour une révision de la Loi fondamentale afin de «corriger les insuffisances» dans le partage du pouvoir entre Carthage et la Casbah. Comme il a aussi insisté sur la nécessité de revoir la loi électorale qui «n'est plus en adéquation avec la situation».
Le président Caïd Essebsi tire clairement un trait rageur sur l'alliance conclue avec Ghannouchi au lendemain des législatives de 2014. Mais il ne semble pas avoir la mesure de l'affaiblissement manifeste dans lequel se trouve le parti qu'il a créé en 2012 pour la conquête du pouvoir, au nom d'un courant hâtivement qualifié de destourien. Les luttes intestines, l'éviction de bon nombre de cadres dont des membres fondateurs, au fur et à mesure que s'opérait l'ascension de Hafedh Caïd Essebsi, ont aggravé les tensions au sein de Nidaa Tounès.
Le sort de celui-ci aura constitué le sujet qui fâche même si, à cela, s'est greffée la discorde autour du projet de loi visant à instaurer la parité hommes-femmes dans l'héritage. Depuis les dernières municipales, Ennahda s'est imposée comme le parti majoritaire et peut aisément se passer de Nidaa Tounès, d'autant que Youcef Chahed est soutenu également par un nouveau bloc parlementaire, l'Alliance nationale, fort de 40 députés. On voit mal comment Nidaa Tounès pourrait se débarrasser de Youcef Chahed dans ces conditions, même si Béji Caïd Essebsi recourt, comme il l'a évoqué, à l'article 99 de la Constitution en demandant à l'ARP un vote de défiance à l'égard du gouvernement, au risque d'un désaveu qui, par deux fois, serait synonyme de son propre départ!