Le double pari d'Erdogan

Par

L'intervention du président turc Recep Tayyip Erdogan, mardi dernier, devant le groupe parlementaire de l'AKP, et ses révélations sur l'affaire Jamal Khashoggi auront été marquées du sceau de la mesure et du pragmatisme. Tout en balayant certaines contre-vérités assénées par les dirigeants saoudiens telle que la version de la sortie de Khashoggi du consulat ou celle de la rixe qui a dérapé, il s'est néanmoins gardé de faire une quelconque référence aux multiples enregistrements sonores et vidéo que la presse turque a abondamment évoqués depuis 15 jours, au moins. A aucun moment, il n'a été question de ces preuves formelles et son discours s'est borné à établir les faits, dans leurs grandes lignes, pour réclamer ensuite un jugement des assassins et des commanditaires du crime à Istanbul.
«C'est ma proposition et c'est ma demande!» a-t-il même souligné pour qu'il ne puisse subsister aucun doute sur ses intentions futures.
Une fois présentées les condoléances à la compagne turque de Jamal Khashoggi, Erdogan a fixé le tableau en des termes particulièrement durs: l'assassinat est «politique», «barbare» et mérite une «punition» exemplaire. Ce faisant, le président turc a placé la barre aussi haut qu'il pouvait le faire, tant il semble résolu à tirer le maximum de profit politique et économique de cette affaire. «La conscience internationale ne sera apaisée que lorsque toutes les personnes impliquées, des exécutants aux commanditaires, auront été punies», a martelé Erdogan.
Pourtant, il aura laissé sur leur faim tous ceux qui attendaient des détails précis sur les investigations. Mieux, il a marqué une déférence assumée à l'égard du roi Salmane, «gardien des deux Lieux saints» de l'Islam, dont il a explicitement reconnu la distance par rapport aux commanditaires du crime. Ce faisant, il a ménagé la relation entre les gouvernements turc et saoudien comme il a ménagé, à certains égards, la famille royale, en n'évoquant à aucun moment le prince héritier, accusé par beaucoup d'être derrière l'assassinat de Khashoggi. Du coup, Ankara a affirmé sa détermination de ne pas compromettre ses liens avec Riyadh, surtout en ces temps difficiles où il s'agit de faire face aux sanctions américaines qu'a déclenchées le dossier du pasteur Andrew Brunson. L'Arabie saoudite est l'un des tout premiers investisseurs en Turquie et son statut de premier exportateur mondial de pétrole a de quoi donner à réfléchir aux plus téméraires. Il n'est que de voir la prudence circonspecte des Etats-Unis ou de la France qu'irrite passablement le volontarisme de l'Allemagne dont les intérêts sont mineurs.
Fin manoeuvrier, Erdogan a reçu mardi la visite de la directrice de la CIA, selon le journal turc Sabah, à l'origine de presque toutes les révélations sur l'affaire Khashoggi. Le MIT a «montré» à la directrice de la CIA «des images vidéo et des enregistrements audio», et «partagé» avec elle «tous les élément obtenus lors de la perquisition du consulat général et de la résidence du consul d'Arabie saoudite». C'est ce qui s'appelle miser pour gagner à tous les coups.