Où va la Libye?

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En réunissant à Rome les protagonistes de la crise libyenne, notamment le chef du gouvernement Fayez al Serraj et le maréchal Khalifa Haftar, l'homme fort de l'Est libyen, le médiateur Ghassan Salamé tente encore une fois d'obtenir un engagement ferme sur sa feuille de route qui consistait, on s'en souvient, à organiser des élections législatives et une présidentielle «avant la fin de l'année 2018». A l'époque, au moment où il soumettait son plan de sortie de crise au Conseil de sécurité de l'ONU en décembre 2017, nous avions estimé largement optimistes les objectifs fixés et surtout les délais impartis, compte tenu de l'extrême complexité de la donne libyenne. Le pays est en effet divisé en trois régions, dominées chacune par des prétendants à la gouvernance avec cette particularité qu'ils considèrent tous les autres rivaux comme illégitimes. Reconnu par la communauté internationale, le gouvernement d'union de Fayez al Serraj avait obtenu un soutien intéressé des milices de Misrata et à ce titre pouvait prétendre à une certaine autorité que lui ont pourtant contestée sans tergiversations le Parlement de Tobrouk et le maréchal Khalifa Haftar, chef d'une armée nationale autoproclamée.
Le fait que des pays tiers se soient investis dans le jeu libyen, sans avoir d'autres justificatifs que le fait de vouloir barrer la route aux milices islamistes proches des Frères musulmans pour certaines et salafistes pour d'autres, a sans doute compliqué la tâche des missi dominici et troublé quelque peu les efforts graduels, mais fructueux du groupe des pays voisins, agissant dans le cadre légal du Haut Comité pour la Libye instauré par l'Union africaine. On sait ce que toutes les manigances, les interférences dénoncées sévèrement par l'UA, mais en vain, ont produit comme effets néfastes et il ne faut pas s'étonner aujourd'hui que ce soit le peuple libyen qui en fasse les frais et lui seul. Déjà, les nombreux habitants de la capitale ont dû subir les affres des combats entre milices déterminées à asseoir leur «autorité» sur des zones où prolifèrent toutes sortes de trafics tandis que dans le sud du pays, les troupes de Haftar essuyaient à plusieurs reprises des attaques meurtrières à la fois de Daesh et de milices réfractaires qui entendent le punir pour son offensive à Deraâ... C'est dire combien la scène demeure encore et toujours complexe et instable, à un moment où Daesh tente à coups d'attentats kamikazes et d'attaques répétées d'investir la capitale elle-même, sans que le GNA puisse lui opposer une force réelle de dissuasion ou, à tout le moins, de sanction immédiate. On voit mal dans ces conditions comment les voeux pieux que développent les rencontres très diplomatiques, comme en juin celle de Paris et hier celle de Rome, pourraient aboutir tant que les Libyens eux-mêmes n'auront pas décidé de faire table rase de leurs ambitions étroites pour ne se préoccuper que du seul intérêt de leur pays et de leur peuple.