De Bourguiba à Ghannouchi

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De tous temps, la Tunisie nous a été si proche qu'elle en est devenue un prolongement naturel de l'Algérie, dans une région maghrébine tourmentée où, l'une comme l'autre, se doivent de veiller constamment sur leur destin commun. Ceci pour répondre à ceux qui «s'étonnent», naïvement ou hypocritement, c'est selon, que la relation soit à ce point profonde et stratégique. Rappelons juste aux mémoires chagrines que, durant la décennie noire, le seul pays à garder ses frontières résolument ouvertes fut la Tunisie. Et ne parlons pas de ce qui a ancré cette fraternité, partagée pour des siècles, durant la guerre de libération nationale. Cela pour dire combien ce qui se passe en Tunisie nous concerne, tout en respectant scrupuleusement la souveraineté du pays frère. Une crise économique profonde, un désenchantement cruel après les «promesses» de la Révolution du jasmin, une menace terroriste pernicieuse qu'il faut combattre et éradiquer. Et, bientôt, des élections législatives et présidentielle qui auront forcément un impact sur le quotidien et le devenir des Tunisiens. C'est dans ce contexte difficile que les états-majors politiques sont aux manoeuvres, en témoigne la naissance, ces derniers jours, de deux nouveaux partis «appelés à jouer les premiers rôles». Tandis que la pression sociale sur le gouvernement augmente, avec deux grèves générales décrétées par le syndicat des travailleurs, le pays a vu naître, coup sur coup, un Parti patriotique démocrate (PPD) et un «Vive la Tunisie» dont l'unique programme est de porter le chef du gouvernement, Youssef Chahed, au palais de Carthage. D'un côté, la famille centriste, démocrate et constitutionnelle, dixit Kamel Hadj Sassi, conseiller de Chahed, et, de l'autre, la famille des patriotes, sous la bannière de Moez Khatmi, avec un seul et même objectif, le rendez-vous de décembre 2019. Les deux nouveaux partis ne sont guère effrayés par le fait qu'ils sont les 214ème et 215ème d'une longue liste dont la majorité des tunisiens serait incapable de se souvenir. Reste que la revendication permanente et, sans cesse partagée, d'une modernité adossée à la démocratie, ainsi que le référentiel absolu à la pensée bourguibienne, finissent par créer un épais brouillard politique au coeur duquel bien malin serait celui qui parviendrait à s'y retrouver. Au départ, il y eut Nidaa Tounes. Le triomphe de Béji Caïd Essebsi a été assuré par cette référence destourienne historique dont beaucoup sont convaincus, aujourd'hui, qu'elle fut juste un miroir aux alouettes. Plus que les divisions internes et les ambitions personnelles, a priori légitimes, de Hafedh Caïd Essebsi et Youssef Chahed, notamment, Nidaa Tounes paie le prix de son alliance contre nature avec ce que Bourguiba et son successeur Zine el Abidine Ben Ali ont le plus combattu, l'islamisme politique qui est, désormais, le seul vrai vainqueur des scrutins et de tout le reste.