Le chaînon manquant

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«Nous avons entamé l'édification du pays dans la dispersion, nous n'étions pas prêts à faire le saut démocratique à la mort de Boumediene, nous avons raté la démocratisation en 1988, que nous avons payée par la décennie du terrorisme. Aujourd'hui, nous avons une chance inespérée pour réparer tous les mauvais départs.» Ce sont là, en substance, les propos de l'ancien ministre des Affaires étrangères et immense diplomate, Lakhdar Brahimi.
Le virage qu'entreprend l'Algérie est dangereux, explique le diplomate, mais c'est une formidable occasion pour réaliser le saut qualitatif que mérite la nation. Les ingrédients de la mue démocratique sont presque tous réunis. Le pays dispose d'une jeunesse saine, bien formée, patriote et surtout politiquement mûre. Les belles démonstrations populaires qui ont fait le tour de la planète témoignent d'un sens civique au summum de ce que peuvent rêver les sociétés les plus développées. Durant tous ces derniers jours, la jeunesse a eu en face d'elle des hommes et des femmes des forces de l'ordre qui, eux aussi, ont séduit la planète par leur professionnalisme et leur sens du devoir. La rue algérienne a montré toute sa diversité, son unité et fait une place à la femme. Ce sont là les ingrédients d'un pays moderne, démocratique et véritablement ouvert sur son époque. C'est avec ce formidable peuple qu'il va falloir dialoguer pour hisser le pays au niveau qui devra être le sien dans un proche avenir. Mais la question du dialogue ne devrait même pas se poser, à voir le déferlement de patriotisme et de détermination que vit le pays tous les vendredis, depuis trois semaines.
Pourtant, malgré tout cela, les Algériens sont inquiets. Ils ont parfaitement raison de l'être pour la simple raison que dans ce tableau que nous envieraient les nations les plus développées, nous manquons d'une classe politique mûre. Car c'est à elle que doit revenir la mission de conduire le dialogue pour donner au pays une alternative viable. A voir les contradictions des uns et des autres, les retournements de vestes et les accusations gratuites qu'ils se lancent aux visages, on a de la peine à voir éclore un débat serein et constructif.
Nos politiques s'asseoiront-ils à la table du dialogue aux côtés de la société civile, ou faut-il que la rue les y oblige? Elle les a rejetés dans un premier temps, ils se sont incrustés, mais ont-ils réellement compris l'enjeu? En fait, dans la démocratie qu'on tente d'édifier, des politiques responsables sont le chaînon manquant.